Arthur Lamothe

cinéaste, réalisateur et producteur

La Pointe-Bleue, Mashteuiatsh

La Pointe-Bleue, Mashteuiatsh
  1992/07/24
Le Devoir
Éditorial

AUJOURD'HUI, je commence par Oka. Je sais, je sais, Oka ne se trouve pas au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Mais Oka m'a marquée, nous a marqués. Et on ne vit pas des événements semblables d'aussi loin que chez nous comme on les vit à Montréal ou dans vos salles de presse ou dans vos bars ou dans vos rues.

Je veux d'abord vous dire que sur le chemin de cette histoire déjà inscrite dans les livres, j'ai rencontré la réflexion et l'analyse politiques de Robin Philpot dans Oka: dernier alibi du Canada anglais et traversé le livre reportage de Jacques Lamarche L'Été des Mohawks. Pour enfin rattraper mes souvenirs de la Convention de la Baie-James, je me suis arrêtée à «l'Amérique écartée», premier tome de L'Identité usurpée de Jean Morisset.

Je veux vous dire encore que ce qui m'intéresse vraiment ce n'est pas la question politique derrière Oka dont je comprends par ailleurs l'importance; ce n'est pas non plus les contre-performances ou les performances des Québécois ou des Canadiens avec les Indiens.

Ce qui m'intéresse c'est l'aspect humain de nos relations avec les Indiens. C'est de voir l'impact d'un tel événement dans une région comme la nôtre. C'est de prendre le pouls de ma propre histoire amérindienne. La Pointe-Bleue de mon histoire.

Pendant Oka, je me suis demandée quelle avait été ma première image, ma toute première image d'un Indien et j'ai trouvé assez spontanément dans ma mémoire Chingachgook, le dernier des Mohicans. Mon premier souvenir était donc télévisuel.

Bien sûr, depuis les séries télévisées tirées et adaptées des histoires de Fenimore Cooper, mes images indiennes avaient vieilli et c'était probablement la même chose pour tout le monde ici. Nos images étaient allées à l'école. On se souvient tous des bons Hurons et des méchants Iroquois mais nous n'avions pas appris que les Hurons font partie de la famille linguistique des Iroquoïens comme les Mohawks. Ça n'avait comme pas d'importance. Au Lac-Saint-Jean, on vivait plus près d'eux, plus près du réel.

TOUT récemment je me dirigeais avec Marie, une amie de la Côte-Nord vers la réserve Masteuiatsh au Lac-Saint-Jean. Elle connaît plusieurs réserves indiennes: Mingan, La Romaine, Natashquan. Elles sont aussi habitées par des Montagnais. Moins de deux heures de route à faire. En roulant je lui montre ces terres magnifiques qui ceinturent le Lac-Saint-Jean et je lui dis qu'autrefois on appelait Êa «le grenier de la province».

Marie me dit qu'elle n'avait pas la télévision quand elle était petite, que ses images d'Indiens, elles sont vraies! Elle s'est mise à raconter ses expéditions avec son père en snowmobile pour aller chercher les Montagnais et les amener à l'hôpital du Havre. Elle se rappelle les bébés montagnais qu'elle a bercés. Elle me fait voir à travers ses yeux ces femmes montagnaises avec des nattes très serrées et roulées sur les oreilles qui vendaient des objets artisanaux.

Elle me parle des films westerns qu'on pouvait voir au cinéma du Havre. Elle pense tout haut aux images hollywoodiennes des Indiens. Images de perdants. Elle se rappelle encore que chaque fois qu'une flèche atteignait son but, les Indiens applaudissaient. Elle évoque le souvenir aussi de toutes ces classes qui se vidaient à la période de la chasse.

Elle explique que les réserves, c'est un monde à part; qu'eux et les Indiens c'étaient les vies parallèles; qu'en classe, lorsqu'il y avait du travail d'équipe, c'étaient les Indiens d'un bord, les Blancs de l'autre, toujours les rangées de Blancs, les rangées d'Indiens.

J'écoute et dans ma tête je revois une partie du film d'Arthur Lamothe La Conquête de l'Amérique qui traite entre autres choses des batailles montagnaises autour de la rivière Natashquan. Je pense à celle que l'on mène chez nous contre le projet d'Hydro-Québec de harnachement de la rivière Ashuapmushuan. Dans ce film, on parle de la stratégie gouvernementale qui a marqué la naissance des réserves: sédentarisation, scolarisation, assimilation et contrôle.

Elle ajoute qu'elle a toujours été à la fois proche et loin des Indiens. Elle s'arrête un moment et elle m'exprime qu'elle aussi était dérangée par tout le discours et toutes les images qui ont entouré les événements d'Oka.

Ce n'étaient pas à proprement parler des images d'Indiens mais surtout la trace, l'expression d'une sorte de blessure collective.

Oka, c'était avoir été spectateur de l'agressivité des Warriors, avoir vu nos dirigeants signer une entente avec des hommes masqués, avoir entendu les commentaires des observateurs étrangers, avoir regardé des images de Blancs qui lancent des roches aux Indiens, avoir vu aussi des maisons dévastées. C'était aussi plus récemment, un procès dont l'issue a laissé à certains d'entre nous, l'impression d'une justice à deux poids, deux mesures. C'était ne pas toujours avoir toutes les informations requises pour comprendre.

On se rappelle tout ce que l'on a entendu sur les problèmes sociaux des Indiens, les programmes spéciaux des Indiens, leurs exemptions de taxes et tout le reste. On se souvient encore de l'agacement ressenti envers Green Peace et Hydro-Québec.

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean des intervenants régionaux et de nombreux bénévoles se sont associés dans une très belle campagne publicitaire pour la tolérance.

Nous arrivons à la Pointe-Bleue de mon histoire. Mashteuiatsh, mot montagnais qui signifie La Pointe. Avant, en 1853, les Montagnais possédaient 4000 acres sur la rivière Métabetchouan et 16000 acres sur la rivière Péribonka. En 1856, ces terres ont été échangées pour une étendue de 36 milles carrés au bord du lac Saint-Jean: Pointe-Bleue. J'ai pensé qu'en moins de 150 ans, ces hommes et ces femmes étaient passés du nomadisme à la sédentarisation, de la tente à la maison, de la chasse à l'école, du montagnais au français et que moi, Êa m'avait pris plus de trente ans à moins de deux heures de voiture pour aller les rencontrer.

MARIE et moi, on est venues pour les Fêtes amérindiennes. Durant ces fêtes, des Montagnais vont reprendre en canot, la traditionnelle route des fourrures. Différentes manifestations sont prévues dans le but de favoriser les échanges et le rapprochement entre la population et les autochtones. Chez nous, on cherche de plus en plus à susciter et provoquer la rupture de nos silences.

Autour de nous, il y a beaucoup de touristes français, peu de Québécois. On entend des Montagnais qui parlent montagnais, j'en écoute d'autres qui ont perdu leur langue. Sur la place, un Montagnais plus âgé fait «boucaner» du castor et de l'orignal. Marie me regarde et me raconte qu'un jour, après avoir frappé à la porte d'un Montagnais de la réserve Mingan, elle entra et juste là, au centre du salon, une tente énorme occupait toute la pièce. Peut-on parfois se sentir historiquement triste?

ICOM: Arthur Lamothe fait mouche

ICOM: Arthur Lamothe fait mouche
  1992/09/22
Le Devoir
Moisan, Sylvie

DIMANCHE SOIR dernier avait lieu au Grand Théâtre de Québec la première mondiale de L'écho des songes, le dernier film du réalisateur Arthur Lamothe. Ouverte au grand public, la projection, organisée par Mme Johanne Robertson, présidente de l'Institut culturel et éducatif montagnais, a eu lieu en présence des congressistes de l'ICOM 92 et de nombreux membres de la communauté autochtone du pays.

Ce documentaire présente de nombreux artistes contemporains d'origine autochtone provenant de différentes nations du Canada et du Québec. Il permet de jeter un regard sur leur production, de les voir à l'oeuvre, mais aussi de prendre connaissance de leur vision du monde et de l'art grâce aux commentaires recueillis tout au long du film. Le spectateur néophyte découvre avec stupéfaction la richesse et l'abondance de cette production autochtone avec laquelle le public a rarement l'occasion d'entrer en contact.

Arthur Lamothe se consacre au cinéma depuis 1961. D'origine française, il réside au Canada depuis 1953. Il a réalisé une multitude de films dont la plupart ont pour sujet les autochtones et leur culture. Dans L'écho des songes, il situe les oeuvres des autochtones dans le contexte moderne et contemporain et en retrace l'histoire et l'évolution. Mais l'essentiel de son propos est plutôt de cerner et de mettre en lumière ce qui constitue la spécificité de l'inspiration des artistes autochtones.

Tout artiste est tributaire de sa culture; même en la contestant, il en témoigne. Généralement, un mouvement, en art, se développe en opposition avec la tradition qui le précède. La particularité de l'art autochtone ne réside pas dans la contestation des traditions artistiques antérieures mais plutôt dans son opposition à la civilisation occidentale, qu'il confronte, en utilisant souvent des matériaux et des techniques dont se servent les artistes non indigènes. L'essentiel pour l'artiste autochtone est d'exprimer la richesse de sa culture, en puisant dans les traditions et l'imaginaire collectif qui en constituent l'essence.

Le film, par la beauté de ses images et l'authenticité de ses témoignages, nous amène donc aux sources de cette inspiration autochtone. Une de ces sources est, évidemment, la nature et en particulier les animaux. Le bestiaire autochtone est omniprésent et d'une grande richesse. Si certains artistes y puisent d'une façon pour ainsi dire directe en intégrant à leurs oeuvres plumes et poils, d'autres au contraire s'appliquent à représenter des animaux en utilisant la dimension symbolique auxquels ils sont rattachés dans les légendes indiennes. Mais si certaines oeuvres ont en quelque sorte la fonction d'un objet traditionnel, beaucoup témoignent d'un sens très contemporain de l'identité autochtone et de la force de ses traditions.

Pour les autochtones, la nature n'est pas séparée de l'humain. Au contraire, il en fait partie comme elle fait partie intégrante de lui. Cette vision du monde apparaît clairement dans le film car elle est présente dans les témoignages de tous les artistes. Certains de ces commentaires sont troublants de par l'universalité de la vision dont ils témoignent, tout en exprimant ce qui fait la spécificité de la culture des nations autochtones. Par moment, l'on songe au taoïsme, voire au zen. En nous confrontant à une telle réflexion, par cette voie royale qu'est l'art, le film atteint le spectateur dans ce qu'il a de plus profond, là où les liens se tissent entre les humains de la planète, là où tous se rejoignent.

L'objectif d'Arthur Lamothe était «de faire connaître aux Québécois la spiritualité indienne moderne». Pour lui, «l'homme est incarné dans un sol, dans une mythologie. C'est lorsque les Indiens sont le plus indiens qu'ils rejoignent l'universel». Selon lui «l'art est la voie pour faire se rencontrer les peuples». À voir la façon dont le public a accueilli son film dimanche dernier, on peut dire: touché. Difficile de se sentir plus réceptif au discours des autochtones : on sort du film tout autant séduit par leur culture que désormais curieux de la découvrir.

Un référendum de l'ambiguïté

Un référendum de l'ambiguïté
  1992/10/20
Le Devoir
Hamelin, Jean-Marie (Ex-professeur à l'Université Laval)

Comment peut-on être à la fois Québécois et Canadien?

«JE SUIS contre la société distincte, dit un anglophone de l'Ouest. On est tous Canadiens.»

Il n'empêche que tout Canadien est né quelque part, même hors du pays.

Je suis un individu de quelque part, je viens d'un village, d'une ville, d'un coin de pays où plongent mes racines. Quand une langue, une culture, des coutumes, des liens économiques et sociaux, des mythes et une religion unissent un groupe assez important sur un même territoire, si une volonté commune s'affirme, cela devient un peuple soutenu par des institutions dont un gouvernement autonome. Autonome ne signifie pas isolé, clos, mais ouvert et relié à l'autre, aux autres.

Avant d'être Canadien, il faut être né à Kamloops, à Saint-Félicien ou ailleurs. Réunis, rassemblés par des visées communes, ces citoyens forment une communauté où la différence et la diversité contribuent à l'épanouissement de l'ensemble.

Je souscris à cette réflexion de Federico Mayor, directeur-général de l'UNESCO: «Beaucoup de peuples pensent que votre pays peut démontrer qu'il peut avoir, d'un côté, la différence, la société distincte, et en même temps l'harmonie.»

La question est la suivante: comment être à la fois Québécois et Canadien?

Le référendum québécois m'interpelle pour juger la valeur d'un texte conclu à Charlottetown le 28 août et qui continue à s'amplifier, à se préciser, à s'éclaircir, à se clarifier, à s'écrire en attendant sa traduction juridique.

Le texte juridique, enfin dévoilé avant le 26 octobre? Bientôt amendé et interprété par la Cour suprême, il sera en toute légalité et déférence, un texte différent du texte de l'accord politique voté le 26 octobre. C'est antidémocratique, c'est de la fausse représentation. Je dis NON à cette supercherie.

L'entente est bâclée. Au mieux, c'est un plan de travail sans unité, incohérent, un rafistolage sans élévation, sans vision d'avenir sans assises économiques à l'heure de la mondialisation. Tout cela sent l'improvisation, la frénésie pendant que le gouvernement signe le libre-échange nord-américain.

Comme citoyen, j'assiste à une mise en scène grossière et spectaculaire en vue de repousser les problèmes, les questions, les choix.

Est-il si difficile de reconnaître l'autre et de respecter l'autre dans sa différence profonde?

Les politiciens en sont-ils capables, dans une société médiatique où l'image domine et où le discours se réduit à des slogans et quelques chiffres?

Un peuple n'établit pas les fondements d'un pays comme on négocie un contrat de travail dans une entreprise.

La classe politique du Canada et des provinces a conclu derrière des portes closes et dans le bruit, un accord, des accords d'épiciers et non d'hommes et de femmes d'État. Mais, au fait, les femmes étaient drôlement absentes. Et les accords, très souvent, sont à négocier après le vote du 26 octobre. Voter OUI par fatigue? Quel argument de faiblesse!

Le pays va continuer à survivre après la consultation du référendum multiple, alourdi par ses 450 milliards de dette fédérale, géré par les mêmes politiciens incapables de traiter plus d'une question à la fois.

Le NON ne ferme pas la porte à un OUI ultérieur, si le projet de constitution est recevable par une majorité de Canadiens, dont les Québécois.

Le choix d'un pays ne comporte pas la certitude d'une solution mathématique. C'est un choix humain, donc soumis au hasard et à l'incertitude humaine. Les avantages et les inconvénients s'y retrouvent nécessairement. Un choix aussi complexe exige d'être conscient d'obstacles insidieux comme le ressentiment d'une voracité illimitée, le rêve d'homogénéité, la foi dans l'idéologie égalitaire.

L'entente du 28 août n'est pas un projet ni un complément de constitution; c'est une accumulation hétéroclite, un menu à la carte. C'est un marché aux puces, une vente aux enchères, la criée au plus offrant. C'est à vendre, c'est à acheter. Gains et pertes, débit et crédit.

Langage de boutiquiers, vocabulaire de gens d'affaires et pourtant l'économique est le parent pauvre de l'entente. L'attention économique, nous dit-on, c'est pour le lendemain de Meech, je veux dire le 27 octobre.

Dans tous les autres secteurs d'activités professionnelles, la réponse serait claire et nette: non, retournez faire vos devoirs.

Mon NON n'est pas un non au nationalisme du Québec (discutable comme toute idéologie) ni au nationalisme du Canada, mais un NON à une vision du Canada, à un projet de société que je rejette.

C'est par notre pensée, notre action, nos créations, notre culture, qu'on dit unique, que nous sommes, que nous étions distincts, nous-mêmes.

Le sommes-nous toujours, le voulons-nous? La culture, dit Federico Mayor, «c'est tout cet ensemble de langues par lesquelles nous exprimons notre façon d'être et de penser. C'est le style de vie, la danse et la chanson et c'est la cuisine et c'est comme on s'habille et réagit».

En quoi mon mode de vie, dans ma pensée et mon travail, diffère-t-il de celui d'un Ontarien? Ma musique, mon cinéma, les loisirs, ma télévision, mes sports commercialisés? La culture, est-ce plus que les industries culturelles? L'argent est-il le point commun nécessaire et suffisant?

Plusieurs défenseurs du OUI sont d'accord avec la proclamation du Conseil du patronat: «L'objectif souhaité, croyons-nous, par la majorité des Québécois et des Canadiens: un fédéralisme et une constitution renouvelés qui les aideront à demeurer parmi les plus performants et les plus privilégiés au monde» (LE DEVOIR, 22 septembre, p.8). Quelle vision et à quel prix!

Tournons la page, dit M. Ghislain Dufour. Donnons maintenant priorité à l'économie. Comme si les gouvernements ne faisaient pas que cela depuis des décennies de déficits et de dettes catastrophiques. La faiblesse du dollar est d'abord là. Et les spéculateurs, et les banquiers!

Les autochtones nous regardent, pieds nus sur la terre sacrée. Ils nous regardent et nous jugent. Il faut leur rendre justice, mais non les acheter à coups de centaines de millions de dollars, et en faisant miroiter le rêve de gouvernements autonomes fondés sur la race.

Dans toute réponse aux revendications autochtones, il faut retenir ce que dit Arthur Lamothe, cinéaste: «C'est lorsque les Indiens sont le plus Indiens qu'ils rejoignent l'universel.»

Nos démocraties occidentales sont bien défaillantes; elles volent au ras du sol. Les rapports de force demeurent au centre de la vie politique, rapports de force établis sur l'argent. La ronde référendaire se terminera bientôt, les gouvernements décideront, ce qui signifie, en dernière instance, quelques hommes seulement dont des non-élus.

Quant à nous, du Québec, il faut travailler ensemble vers l'avenir, dans l'excellence. Priorité: les exclus.

Désormais, je refuse de remettre mon sort politique entre les mains de politiciens de carrière. Je mise surtout sur les femmes et les jeunes d'ici et d'ailleurs. Et sur moi-même.

Si, comme le déclarait à Halifax le ministre Joe Clark quelques jours après la conclusion de l'entente, «les Canadiens ont retrouvé leur pays», les Québécois, eux, risquent-ils de perdre le leur?

Arthur Lamothe au pays des Chamans

Arthur Lamothe au pays des Chamans
  1992/12/08
Le Devoir
Trudel, Clément

L'ÉCHO DES SONGES

Documentaire sur l'art autochtone contemporain, réalisé par Arthur Lamothe et produit par les Ateliers audio-visuels du Québec et l'ONF. Musique de Jean Sauvageau. 80 minutes. Ce soir et jeudi, 8 et 10 décembre, au cinéma de l'ONF, 1564 Saint-Denis, angle de Maisonneuve, à 20h. (Également disponible en version abrégée de 52 minutes).

Tous les artistes amérindiens n'ont pas le rayonnement d'un Norval Morisseau (Ojibway) ou d'un Bill Reid (Haida); Morisseau recommandait d'ailleurs aux artistes de ne pas se prendre trop au sérieux, mais qui sait que les autochtones ont déjà formé leur propre Groupe des Sept pour tenter de conjurer la tiédeur générale envers leurs oeuvres? L'Écho des songes nous présente plus de quarante peintres et sculpteurs; il nous met en contact avec l'architecte Douglas Cardinal (Blackfoot) qui a conçu le splendide Musée canadien des civilisations, à Hull, le peintre Robert Houle (Saulteux) et le métis Domingo Cisneros. Vivian Grey (Micmac), directrice du Centre d'Art indien, et Gerald McMaster (Cri de Saskatchewan) servent le plus souvent de cicérones pour cette incursion dans un monde d'où le chamanisme n'est jamais évincé, ainsi que l'évoque Jane Ash Poitras, Cri de l'Alberta, au tout début du film.

Il s'agit d'un art qui a su dans l'ensemble se dégager de formes d'art dit «indien», s'adaptant tout autant à l'abstrait qu'à la veine des collages. Des séquences filmées à Amsterdam en 1985 portent cependant à conclure qu'il peut être rentable de passer, en Europe, pour le dernier des Mohicans en peinture ou en sculpture, ce que met à profit de manière un peu cabotine Clifford Maracle (Iroquois de New York), tranchant en cela avec la réflexion d'un Carl Beam (Ojibway) devant le monument à Anne Frank. Beam diagnostique un «déséquilibre psychique» dans la civilisation européenne trop souvent acculée à des tensions - propos qui, au montage, ont dû apparaître moulés sur cet univers autochtone qui exprime ses sentiments et ce qui le sépare des polarisations maléfiques des Occidentaux.

Ce film dont le titre anglais est Shaman never die s'ajoute aux multiples documents que l'année du 500e anniversaire de Colomb voit paraître. Par moment accusateur - sur la question des écoles de résidence, creuset de déculturation, il fustige les excès commis par le «Département des sauvages» (sic) - ce documentaire me semble surtout être un monument à la survivance et au dynamisme des autochtones, à leur faculté de demeurer fidèles à la pensée de leurs aïeux tout en embrassant une modernité rendue d'une manière chatoyante.
Robert Houle, ancien conservateur de collection amérindienne, pose très bien le dilemme d'un accès au moderne qui ne doit pas gommer la spécificité, l'«uniqueness» des artistes autochtones. Le Déné Alex Janvier se dit d'ailleurs persuadé que «le nouveau sentier sera le même que celui qu'avaient emprunté les anciens».

Pour ce qui est des manifestations artistiques d'Amérindiens au Québec, Arthur Lamothe a su capter la force de certains des sculpteurs et peintres présents à un symposium tenu à Kahnawakhe en 1991 - particulièrement celle de Steve McComber (Iroquois). Il est allé aussi recueillir dans leurs ateliers les propos des Montagnais Diane Robertson et Thomas Siméon, de l'Algonquin Edmond Vincent, etc. tout en mettant à profit le succès que remporte le duo Kashtin (Tornade) partout où il se produit.

Voir L'écho des songes, c'est se rendre compte à quel point le créateur est celui qui exprime ses rêves et qui sait capter ceux des autres. Lamothe s'est appuyé sur une recherche réalisée en 1985 pour ce film qui, sauf erreur, est le premier documentaire consacré aux courants contemporains chez les artistes autochtones. Pour une exposition au Musée de l'Homme, à Paris, on a déjà produit un film entier sur Bill Reid, mais ce film récent demeure l'un des rares à vouloir présenter une vision d'ensemble d'artistes qui nous renvoient à la Mère Terre sans recours à l'exotisme.


Toujours, la question autochtone. La crise d'Oka.

Toujours, la question autochtone. La crise d'Oka.
  1993/05/01
Le Devoir
Des Rivières, Paule


La crise d'Oka aurait pu marquer un immense ras-le-bol francophone de la question amérindienne. Il n'en est rien. La télévision francophone réserve une place de plus en plus respectable aux autochtones. Dimanche soir, le réseau TVA présente L'Indien et la mer de Maurice Bulbulian, renouant ainsi sa collaboration avec l'Office national du film. Télé-Métropole a choisi un documentaire sur la bataille du saumon sur la côte ouest du Pacifique, très bien fait, qui plante une nouvelle fois le clou de l'industrialisation effrenée des Blancs. Mais au delà des enjeux politiques, le documentaire est une ode au saumon, qui met en opposition deux modes de pêche. Bien entendu, les périodes de sondage BBM sont terminées et les cotes d'écoute de L'Indien et la mer ne feront pas baisser la moyenne des «ratings» printaniers. Car des documentaires de ce genre ne pulvérisent pas de records. La semaine dernière, Radio-Canada a attiré 109 000 téléspectateurs lorsqu'elle a présenté L'écho des songes, d'Arthur Lamothe.

«Les Indiens sont entrés dans l'imaginaire politique des Québécois et des Canadiens, constate l'anthropologue Rémi Savard. C'est un développement récent. Il n'y a pas si longtemps, ils étaient relégués aux loisirs, à la chasse et à la pêche, aux chroniques de plein-air. Depuis Meech et Oka, ils sont moins folkoriques».

Moins folkloriques certes. Shehaweh s'est efforcé, malgré tous ses excès, de montrer l'exploitation des Indiens par les colonisateurs à soutane et à cornette.

Si les émissions d'intérêt général s'ajustent bien, Rémi Savard estime que le secteur des nouvelles n'évite pas la traditionnelle dichotomie entre les Québécois francophones et les Amérindiens. «Les Québécois se sentent menacés», observe M. Savard. Il conclut «Nous parlons plus des Indiens, pour le meilleur et pour le pire».



L'UPA prête au dialogue avec les autochtones

L'UPA prête au dialogue avec les autochtones
  1993/11/18
LE DEVOIR
Chartier, Jean

Plusieurs groupes économiques montréalais ont refusé de présenter un mémoire à la Commission royale sur les peuples autochtones, a confié dans les coulisses, hier, le coprésident, M. René Dussault. L'autre coprésident de la commission, M. Georges Erasmus, est absent de ces audiences à Montréal toute la semaine.

Le président de l'Union des producteurs agricoles, M. Jacques Proulx, a assuré, quant à lui, les deux commissaires présents, (M. Dussault et Mme Viola Robinson, une Mic-Mac de Nouvelle-Écosse), que son organisme est disposé à amorcer le dialogue avec les peuples autochtones et à susciter la discussion au sein de ses membres.

M. Proulx s'est dit convaincu que «la tutelle gouvernementale, les actions hors-la-loi et le développement économique parasitaire n'ont aucun avenir». Il a souligné que les discussions sur le partage du territoire ne sont pas faciles «surtout lorsque les principes préludant son partage ne sont pas acceptés par tous et que les règles du jeu demeurent obscures aux yeux de nombre d'interlocuteurs».

Le cinéaste Arthur Lamothe rappelle, quant à lui, le sort des Montagnais du Nord durant les 400 dernières années. «C'est vers 1840 que la Hudson Bay Company entreprend la pêche commerciale à grande échelle sur la Côte-Nord pour y capturer le maximum de saumons». Les problèmes des Montagnais avec les Blancs sont devenus des problèmes de territoire. La politique canadienne des réserves les a «parqués» sur dix acres alors qu'ils vivaient dans des bassins vastes comme celui de la rivière de Natasquan. Pour lui, le problème de la baie James est, à grande échelle, un problème comparable pour les Montagnais.

Un avocat montagnais (les jeunes Montagnais disent plutôt Innu), M. Armand McKenzie, a aussi livré une longue recherche sur les précédents juridiques que les Montagnais sont susceptibles d'invoquer contre la Convention de la Baie James et du Nord québécois et sur la Convention voisine du Nord-Est québécois. Il invoque notamment les décisions du juge en chef de la Cour suprême des États-Unis, le juge Marshall, dans des affaires mettant aux prises la nation cherokee et la Géorgie. Il cite ensuite une référence à un jugement américain dans une cause de 1980 devant des tribubaux canadiens contre le ministre des Affaires indiennes et du Nord canadien: «L'importance de la jurisprudence américaine ancienne pour la détermination de la Common law du Canada relative aux droits aborigènes est suffisamment bien établie devant les juridictions canadiennes de tout degré», affirmait ce jugement.

La vie rouge en rose

La vie rouge en rose
  1994/04/18
Le Devoir
Tremblay, Odile

Terre en Vue rend hommage au cinéaste Arthur Lamothe

C'était avant l'été des barricades, avant que les Montagnais ne revendiquent les rivières à saumons, que les Cris ne vouent les barrages au poteau, que les Warriors ne se recyclent dans la contrebande, que les journalistes, battant leur coulpe, ne s'avouent racistes et dépassés. Avant que la mer rouge ne s'ouvre à Oka, qu'on y déterre la hache de guerre et que la cagoule de Lasagne n'anéantisse dans les chaumières québécoises le mythe du bon sauvage.

Du temps où Indiens et Blancs s'ignoraient souverainement les uns les autres. Et cohabitaient pourtant.

Au cours des années 50, un Gascon nommé Arthur Lamothe s'installait au Québec. Dans son Saint-Mont natal, il avait rêvé de grands espaces, d'Indiens sauvages et de tomahawks sanglants. Outre-Atlantique, il trouva des villes remplies de catholiques et de protestants, tous Blancs de Blancs. Mais plus au Nord, en Abitibi, un beau jour, l'immigrant eut une surprise. C'était près du lac Simon. Dans le camp de bûcherons où il "jobbait", des Algonquins venaient couper eux aussi ce bois brûlé qui noircit les mains. Couchant sous la tente avec femmes et enfants, devisant "indien" entre eux. "On parle donc indien au Canada", s'est dit le Gascon, étonné.

Il chercha donc à étancher sa curiosité.

Quarante ans plus tard, Arthur Lamothe est ce cinéaste à qui Terres en Vue, le Festival du film et de la vidéo autochtones consacre un hommage cette semaine à Montréal. Aujourd'hui et jusqu'au 25 avril, le Goethe Institut et la Maison de la Culture Côtes-des-neiges présentent ses 17 longs métrages consacrés aux amérindiens.

Car bien avant l'été rouge, quand personne ou presque ne s'intéressait aux questions autochtones, Arthur Lamothe en connaissait un bout sur les premières Nations. Allez donc écouter ses histoires.

S'il subsiste encore des scènes animées de certaines traditions disparues, de légendes illustrées chez les Montagnais, c'est grâce aux films d'Arthur Lamothe, nés pour la plupart d'une étroite collaboration avec l'anthropologue Rémi Savard. C'est à Lamothe qu'on doit le souvenir des tentes des Montagnais de St-Augustin près du Labrador avant leurs sédentarisation, du wagon réservé aux Indiens dans l'apartheid du train du Labrador. À lui les seules images d'une "tente à suer" où les chasseurs entraient en contact avec l'esprit du castor.

"Être Indien, ce n'est pas un cadeau", soupire le cinéaste aujourd'hui, en caressant la tête du Grand Héron de bois posé debout dans son salon montréalais où il me reçoit en entrevue. "La réserve, c'est le tiers-monde. Une espérance de vie de vingt ans moindre que chez les Blancs. Une criminalité beaucoup plus forte. Et des injustices. Les gens identifient tous les autochtones aux warriors, les croient remplis de privilèges, mais combien de Québécois savent que les Indiens possèdent un statut spécial qui les empêche de faire un testament?"

Inutile de rétorquer à Arthur Lamothe que les autochtones sont en partie responsables du maintien de la Loi sur les Indiens... Il a épousé leur cause et la défendra comme sa vie.

Au fil des ans, ses films sont devenus moins ethnologiques, plus politiques... En 69 dans Les bûcherons de la Manouane, des familles Attikameks se contentaient de vivre sur pellicule. Avec Ntesi Nana Shepen (On disait que c'était notre terre), en 76, il élevait le ton. En 92, le documentaire La Conquête de l'Amérique volait à la défense des droits territoriaux des Montagnais de la Côte-Nord.

Un jour, le chef de la réserve de Sept-Îles le remercia d'exprimer à la place de son peuple leur dépossession du pays, eux premiers habitants réduits à des conditions misérables, regardant le train du Labrador transporter les montagnes indiennes à Sept-Îles. Attendez qu'Arthur Lamothe se rappelle... "René Lévesque se mettait en colère quand il était question d'Indiens. Le sujet le rendait trop mal à l'aise..."

Le cinéaste n'a jamais montré un Indien saoul. Question de principe. Pas d'enfant en train de se piquer, pas de grand-mère en train de tituber, pas de scènes de violence, ni même la misère dans son aspect sordide. La vie rouge en rose, l'empathie sans frein, l'amour sur pellicule.

Quand a éclaté "la crise", il s'est senti du coup bien malheureux, écartelé même. À voir le déferlement de haine contre les Indiens ses frères, et, lui-même pacifiste, de voir défiler tous ces warriors armés... Le combat politique était entré dans une autre phase, qui lui échappait désormais.

Son dernier film L'Écho des songes faisait un retour sur l'art, qu'il définit comme "la voie royale pour comprendre l'inconscient des peuples". Le prochain explorera l'art inuit.

Aujourd'hui il veut passer la main, applaudissant ce premier long métrage de fiction de Roland Volland, ce Montagnais qui fut son stagiaire. Unikapu, qui ouvre le festival Terres en vue aujourd'hui, illustre (sur une distribution uniquement montagnaise) les problèmes des jeunes assis entre deux cultures: la drogue, la cocaïne, le désarroi, à travers un oeil indien. "La parole politique appartient aux autochtones maintenant" estime le cinéaste."Bientôt, la Côte-Nord reviendra aux Montagnais". Nouvelle revanche des berceaux? Quand Lamothe tournait à Natashquan en 1977, la réserve comptait 300 âmes. En 92, il eut la surprise d'y trouver une population doublée. "L'avenir d'un peuple est contenu dans l'image qu'il a de lui-même, estime-t-il. Les langues autochtones sont enseignées à l'école. On parle des Amérindiens à la télévision, dans les journaux. Les jeunes relèvent la tête. Plus besoin pour eux de se folkloriser. Le futur, ils l'investiront, non pas en raquettes mais en ski doos."


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