Arthur Lamothe

cinéaste, réalisateur et producteur

Les bûcherons de la Manouane

Le 16 janvier 1962, nous roulons dans une neige épaisse et poudreuse, sur un chemin de chantiers forestiers, long 165 milles qui relie La Tuque à la réserve de Wemotaci, située au confluent de la Manouane et du Saint-Maurice. Vers Parent. Oasis dans ce désert. Nous, c’est Monsieur Bennett, directeur des Relations publiques de la C.I.P. (Canadian International Paper) pour la Haute Mauricie, et moi. Dans la Volkswagen de Monsieur Bennett que j’ai rencontré la veille au soir dans son bungalow en périphérie de La Tuque, cette citée mono industrielle, empuantie par les vapeurs d’acide sulfurique généré par la gigantesque usine de papier Kraft de la même CIP. Dans son salon, un Pie XII en papier peint, luisant, aux couleurs vives faisant ressortir son visage blême, plus grand que nature, allant du plancher au plafond, nous bénissait pendant que le petit chien jappait et que Madame, toute empressée, nous servait un café. Il tenait à être notre cicérone, pour faciliter et plus, par sa présence, le tournage du film que j’allais faire au chantier dit Dam C, du nom du barrage érigé sur la Manouane, à côté du camp de base, par la Shawinigan Water and Power.

Devant nous, le lourd station de l’ONF, transportant le matériel de tournage solidement arrimé  avec nos valises, est conduit par Guy Borremans, cameraman et conducteur émérite qui conduisit une Formule 1 junior dans son film L’Homme vite sur le circuit de Mosport, accompagné de Claude Pelletier, le généreux preneur de son. Toute l’équipe ! Par un froid de – 40, la neige du chemin revolait sur nos pares brises. Nous avions déjà parcouru ainsi plus de 130 milles dans ce terrain de montagne et de forêt, avec ses côtes et ses virages, sa voie unique et bosselée (avant de croiser un autre véhicule, il fallait quasiment s’arrêter pour se placer sur le côté du chemin), sans signalisation. Guy évoquait à Claude des rallyes automobiles possibles, m’ont-il dit plus tard, quand le station, à toute allure, dans un nuage de neige, quitte la piste et part sur la gauche vers un ravin. Couché sur le côté, sur le point de faire plusieurs tonneaux avant de s’écraser dans le précipice… Claude ouvrit la potière gauche pour s’extraire délicatement du véhicule, suivi de Guy. Tout aussi respectueux. Un peu de neige semblait maintenir la grosse berline en équilibre.

On était loin du temps du téléphone portable. Tapant des pieds sur le chemin, nous attendions, nous espérions qu’un véhicule passe. La nuit tombait. Des phares au fond de la vallée. Puis un camion, dans un bruit de chaînes à neige, s’arrête. Il travaille, c’est sûr, pour la CIP. Des employés récupèrent nos valises. À son bord, nous partons au camp. Le lendemain, Monsieur Bennett viendra, avec des équipements lourds, retirer la voiture et son chargement. Et nous pourrons entreprendre le film.

Depuis mon travail d’Abitibi, j’ai enjambé sept ans, la vente des chaudrons, des blenders, des pilules, l’Université, Images, Radio Canada, etc. (j’y reviendrais) pour me retrouver fin novembre 1961, au sous-sol du No , Boulevard Saint-Joseph, future demeure de l’architecte  , de Marc Lalonde et de Claude Ryan, où logeait les bureaux du Groupe de Recherches Sociales fondé et animé par Fernand Cadieux, où avait été conçu le Festival International du Film de Montréal. J’y reviendrai. Ce soir-là, Pierre Juneau y est de passage. Membre du triumvirat qui dirige l’ONF, Grant MacLean, le plus égal des trois, à qui il faut traduire les textes français, Mulholland, et Pierre, directeur de la distribution. Pierre à moi : « Arthur, je ne te vois plus dans les corridors de l’Office ! Qu’est ce qu’il se passe ? » En effet, au début de l’année, comme pigiste, j’avais fait la recherche, écrit les scénarios, les textes, participé au tournage de deux documentaires : Manger, de Louis Portugais et Dimanche d’Amérique de Gilles Carle. Plus d’autres travaux. À ce moment, j’avais un contrat de trois mois, renouvelable, à Radio Canada, comme membre de l’équipe de L’Évènement, émission qui prenait la suite de Point de Mire, de René Lévesque. À 6 ou 7, dont les animateurs Jean-Luc Pépin, futur ministre fédéral et André Laurendeau, directeur du Devoir, les réalisateurs et moi décidions des thèmes de Politique internationale que nous allions aborder dans les prochaines semaines. Je devais faire la recherche, rédiger et établir le synopsis des émissions, prévoir les questions à poser, par exemple à Bourguiba ou à Ferhâs Abbâs, rédiger les commentaires… Travail que j’avais déjà accompli pour une dizaine d’émissions de Premier Plan. Dans ce cas, c’était le réalisateur Claude Sylvestre qui donnait les contrats à Fernand Cadieux, et ce dernier me les confiait … De toutes façons, un travail passionnant, fort bien payé pour l’époque, 1961, 400 $ la semaine.

Je répondis à Pierre Juneau, (je pensais en particulier à Manger) que de la recherche au film obtenu, existaient certaines frustrations… Il me répondit : « Ça t’intéresserait d’en faire ? » Un cri : « Mais oui ! » « Je vais en parler à Fernand Dansereau. Dans son budget, peut -être qu’il lui reste un peu d’argent ». La semaine suivante, Pierre revient : « Il a un petit budget. De quoi faire un reportage. Qu’est ce qui t’intéresse ? » « Un film sur les bûcherons ! » « Mais, à l’ONF, nous en avons plusieurs de faits ! » « Je sais, je les ai vus. Mais le film reste à faire » Ce qui était pour le moins prétentieux.

J’eus, avec l’ONF, un contrat de trois mois, renouvelable, débutant le 5 janvier 1962. Sur une base de, si je me rappelle bien, de 7 500 $ par an. Soit environ le tiers de ce que je gagnais à Radio Canada ! J’annulais mon entente avec Radio Canada. Dans un texte d’une page et demie. j’indiquais pour l’ONF mes intentions basées la tension existant entre le mythe et la réalité : Le mythe du bûcheron, né d’un symbole collectif comme le cow boy pour l’Ouest, surhomme qui s’attaque aux forêts vierges, l’aventurier, le coureur des bois de la Nouvelle France, et la réalité que j’avais connue, celui de ‘l’Homo qualcunque’ comme disent les Italiens, l’homme ordinaire, prisonnier volontaire d’un univers concentrationnaire qu’il s’échine à vouloir terrasser. Avec ses muscles. Et qui, à moins qu’il le quitte, l’écrasera.

Profitant de mes connaissances en économie, j’étudiais les structures financières de l’industrie du papier, ses changements, qui contrôlait quoi, etc. Par exemple, que la CIP appartenait entièrement à l’américain International Paper, des filiales autour de la planète, que la firme J.P. Morgan contrôlait environ la moitié de cette compagnie. Et un autre groupe financier l’autre moitié. J’avais dressé un portrait de cette industrie, du rendement moyen du sol en matières ligneuses suivant les latitudes, de l’évolution des procédés de fabrication du papier ou du carton, etc. Intellectuellement, j’étais armé pour réaliser un film concernant cette industrie lourde du Québec. Plus lourde que l’acier de Sidbec-Dosco dans la création duquel Jacques Pariseau, par ailleurs génial créateur de la Caisse de dépôts, plus tard, engloutira, suivant une idéologie empruntée aux marxistes, et oui, les épargnes des Québécois ! Et puis mon ami Pierre Vadeboncœur me présenta son beau-frère, Hervé Bessette, directeur de personnel à cette même CIP. Cet homme, jovial et sympathique, m’informa du système de relations publiques de cette firme. Comment, pour plaire à Maurice Duplessis, Premier Ministre du Québec et député de Trois-Rivières. Et grand amateur de Base Ball (chaque année, il se rendait à New York assister à la Finale du Base Ball), la CIP avait acheté deux bons joueurs américains et les avait offert au club de Trois-Rivières. Relations publiques oblige ! Et quand Jean Lesage et ses libéraux eurent délogé l’Union Nationale, dirigée après la mort de Duplessis et de son successeur Paul Sauvé, par le brave distingué autodidacte, ancien Serre-frain du CPR, Antonio Barrette, ancien Ministre du Travail et Premier Ministre depuis 4 mois seulement, en remportant de justesse les élections du 22 juin 1960, la firme s’était dépêchée de se nommer un autre Président pour le Québec, un libéral cette fois.

L’histoire du camp Dam C

Hervé Bessette me parla d’un chantier exemplaire, celui de la Dam C, un barrage sur la Manouane, en amont de son confluent avec le Saint-Maurice, la retenue d’eau formant le Lac Châteauvert. Ce gros chantier, ouvert à l’année longue (ce qui changeait avec les camps d’hiver engageant des cultivateurs qui, dans la saison morte, allaient se ramasser un peu de liquide), logeait 165 hommes. Professionnalisation égale progrès, révolution tranquille égale nouvelle ère ! D’après ses créateurs, c’était un modèle nouveau d’exploitation rationnelle, les travailleurs étant conduits tous les matins en camion vers les plus petits Camps de Batche, là où logeaient les chevaux. Le nouveau Président pour se faire valoir, en homme zélé, décida dans diminuer les coûts d’exploitation. Entre autres, il remplaçât le beurre par la margarine autorisée maintenant par les Libéraux, ce qui eut un très mauvais effet chez ces fils de fermiers. « C’est pas mangeable ! C’est juste bon à graisser les bottes ! » Pire, il réduisit de 6 à 4 $ le montant versé aux bûcherons par corde de bois ! Au mois d’août, le mois des mouches noires et des maringouins, par une journée suffocante, à table, un midi, un géant se leva : « Çà ne peut plus durer. On va à Sanmaur chercher Bob Goodfellow ! Il faut qu’il nous écoute ! » Les camions partis reviennent avec le surintendant du district, le dénommé Robert Goodfellow, blême. Un bûcheron français, ancien adjudant de la Légion Étrangère, prend la commande des opérations. Après avoir demandé à Goodfellow, un bon gars au demeurant, de téléphoner à ses supérieurs pour améliorer les conditions de travail, on construit pour l’y enfermer une petite cabane en rondins dont on confit la garde à David Pitiqui, une force de la nature, un Atikamek de la réserve de Wemotaci, juste à côté du petit village de Sanmaur et sa petite gare en bois. Car les Indiens, solidaires des travailleurs blancs, possédaient des carabines… L’ex-adjudant organise des réunions régulières. Dorénavant, tous les hommes se rasent. Il établit des tours de garde. L’unique ligne téléphonique ne permettait  qu’à communiquer avec la Compagnie. C’est tout. La viande commence à manquer. L’adjudant informe Bob qu’on le privera le premier de toute nourriture. Bob téléphone à la compagnie qui, la vie d’un anglophone prisonnier des ‘Natives’ étant en jeu, envoie immédiatement des camions de bonne viande, la meilleure que les bûcherons aient jamais eue !

Par un petit matin, un petit hydravion se pose sur le lac Châteauvert, sûrement pour délivrer le prisonnier. Mais des Indiens, armés de carabines, sont postés sur la rive. L’appareil redécolle et s’en retourne aussitôt. Bona Arsenault, Ministre des Terres et Forêts dans le Cabinet Lesage, fait envoyer sur les lieux, par le train, un contingent de 40 membres de la police provinciale armés de mitraillettes et de bâtons de base-ball, qui se heurtent aux bûcherons furieux. Ils s’affrontent. Il aurait suffit d’une étincelle pour que ça tourne au massacre, m’a t’on dit. Heureusement les policiers retraitent. L’adjudant par la suite fait poser des bâtons de dynamite, prévus pour faire sauter les embâcles de billots lors de la drave, sous le pont de la rivière Coocoo, sous la seule route menant à Sanmaur.

Une semaine se passa ainsi. Puis une autre. Les hommes prenaient toujours leur quart de garde, comme dans l’armée. Peu ou pas de nouvelles à l’extérieur. La Presse s’était contentée de publier un entrefilet de 4 ou 5 ligne, venant de la compagnie, et disant que compte tenu de la qualité du bois et de sa quantité dans cette région, on avait baissé le prix de la coupe pour éviter que la trop grande quantité d’argent, par ce fait mis en circulation, cause des désordres sociaux (sic) dans la région ! Ce fut là la seule nouvelle publiée en français à Montréal. Le Montreal Star imprima dans une page intérieure un petit article. Une équipe de la CBC ramena quelques images de l’altercation entre les policiers et les bûcherons, ceux-ci tous rasés et une courte entrevue avec un Bob Goodfellow barbu et effaré devant sa cabane de rondins. Un bûcheron, devant la caméra, déclarait : « Nous lutterons jusqu’à la victoire finale ! »

Je l’ai déjà dit, on ne pouvait communiquer de l’intérieur avec l’extérieur que par la ligne téléphonique de la CIP, qui en profita. Des vieux priaient. On leur disait que leurs familles supporteraient les conséquences de cette rébellion. Le public ignorait tout. De leur révolte, de leurs conditions de vie, de leurs espoirs. Un jour, il fallut se rendre. Ils obtinrent les 6 $ la corde. L’ex-adjudant de la Légion Étrangère fut incarcéré aux Trois-Rivières. Accusé de quoi ? Je ne sais. À Montréal, on n’en parla pas. Le Mal. L’étranger, le coupable. Il fut banni du Canada.

La CIP offrit à un bûcheron, un hercule, un lot de forêt à abattre. Un lot d’épinette noire bien serrées... As de la chain saw, travaillant ardemment, dormant peu, mangeant sur place, petite tête mais gros muscles, en un mois il eut droit à un chèque de 3 000 $. La Compagnie convoqua les journalistes à La Tuque. Sur une estrade, sous les flashes des photographes, le Président, entouré de son état-major, des officiers des relations publiques, remit son chèque imprimé grand format au vaillant travailleur de la forêt. On prononça des allocutions bien senties. Un communiqué de presse fut distribué. La population en fut édifiée, au moins la CIP l’espérait.

Puis on ne lui donna plus d’ouvrage. Mauvais bûcheron, va ! Car, dans sa hâte d’additionner les cordes et d’empiler des pitounes, il coupait les arbres trop haut par rapport au sol et, pour gagner du temps, mettait de côté leurs sommets branchus. Ça c’était déroulé 3 mois avant que j’arrive au camp où je n’avais jamais mis les pieds.

Les compagnon de tournage

Nous étions logé, comme les mesureurs, dans des chambres individuelles. Comme Monsieur Bennett. Guy qui avait ses caméras 16 mm avec lui, une Auricon de studio, insonorisée, blimpée, comme on disait à l’ONF, très fragile, surtout au froid, et une Arriflex ordinaire équipée de magasins de 100 pieds. Cette Allemande avait fait la campagne de Russie. Son seul défaut, c’est d’être bruyante, même revêtue d’une ‘capote’. Pas de zoom. Une batterie de lentilles et une tourelle fixée sur la caméra permettant d’y en poser trois objectifs pour pouvoir en changer rapidement. Guy, Borremans, Belge comme son nom l’indique c’est une longue histoire d’admiration et d’amitié. Je l’ai connu et fréquenté quand je travaillais à Radio Canada. La ‘gagne’. Patrick Straram, Guy Joussemet, Gilles Carle, Vittorio Ferruccio, etc. Il venait de tourner un film à son compte, LA FEMME IMAGE avec Marthe Mercure. Il me projeta le film monté large. Puis le premier montage. Puis un autre… Enfin il invita des personnalités pour une Première, avec de très belles invitations préparées par l’excellent graphiste Guy Lalumière, chez lui, dans l’appartement de Marthe, boulevard Dorchester, aujourd’hui René Lévesque, coin Saint-Mathieu. Je demeurais tout près, rue Tupper coin Saint-Marc. Quand je pénétrais dans le grand salon double, remplit d’invités, je reconnu entre autres André Laurendeau, Charlotte Boisjoli, Michel Chartrand. Ils occupaient déjà les bancs, mais une atmosphère pesante régnait. Un petit homme maigre, brun, fouineur, habit sombre chiffonné, moustache à la Clark Gable mal taillée, s’affairait près du projecteur, un cartable à la main. Un tout jeune homme, son second, également inconnu, l’accompagnait. Les invités parlaient peu. Étrange. Guy, s’approchant de mon oreille, souffla :  

           -      C’est l’huissier qui vient saisir le film. Mais il permet qu’on le projette. 

Le film, il faut le voir comme on regarde une chorégraphie de danse contemporaine, comme on écoute la musique de Pierre Henry ou de Walter Boudreau. Se laisser capter par la verve explosive de son lyrisme. Un grand cri d’amour supporté par les images magnifiques en noir et blanc, renforcées par la musique de Bobby Jaspar  et du jazzman belge René Thomas. Un montage qui ne concède rien à l’anecdote.

Parce que Guy, en plus d’avoir un compte au Laboratoire Mont-Royal, devait de l’argent à André Roche, éditeur du Journal des Vedettes, actuellement en France avec sa compagne Ginette Letondal. Alerté à Paris par la publicité concernant la sortie du film, il faisait saisir tout ce qu’il pouvait. Le projecteur, qui était emprunté, et le film, alors l’unique copie. Après le visionnement, l’huissier et son assistant quittèrent les lieux, emportant l’appareil de projection et, pensait-il, le film soigneusement ficelé dans une boîte à courroies. Mais, derrière le projecteur, Guy avait remplacé la bobine de LA FEMME IMAGE par une copie usagée d’un vieux Charlot ! L’huissier pouvait s’en aller.

Ceci, ces apartés, vous aidera à mieux comprendre cette époque, cet univers qui était maintenant le mien dans le Montréal des années 50. Très éloigné de Saint-Mont !

Et je retrouve Claude, le preneur de son. À l’ONF on disait ‘l’ingénieur du son’, ah, ce traduit dû de l’Anglais comme disait Gaston Miron ! Claude et sa Nagra et ses micros. Claude jeune mais déjà un vétéran de l’ONF. Il avait accompagné les équipes anglaises à travers le Canada, jusqu’aux Grands Bancs de Terre-Neuve, étant le seul francophone de l’équipe qui tournait un documentaire sur des pêcheurs portugais venu capturer la morue à la ligne sur des doris, arrivés sur des bateaux à voile comme du temps de Colomb. Le seul de l’équipe a avoir établi une complicité réelle avec les Portugais.

Vous avez sûrement vu déjà LES BÛCHERONS DE LA MANOUANE. Je ne vous parlerais que de ce qui se trouve en dehors des images. De ma complicité totale avec les bûcherons. Je savais ce que valait une ‘corde’ de bois. Avec les bûcherons, j’avais un langage commun. J’avais été et aurais pu être l’un des leurs. Claude Pelletier entrait sans fausses notes dans ce milieu. Quant à Guy Borremans, je suis sûr qu’ils le considéraient comme un poète, un frère.

Mes rapports avec Monsieur Bennett

Empreints de cordialité. Je gardais cependant mes distances. Mes compagnons également. Malgré sa timidité, parfois, il s’invitait pour manger avec nous. Nous parlions alors de technique, de lentilles, d’objectifs, d’émulsion, de types de micros. Langage ésotérique pour lui. Le soir, après souper, il m’invitait à prendre un verre avec lui. Je parlais le moins possible, évoquant des beaux paysages, les félicitations que je recevais du producteur pour la qualité du travail, etc. Un jour je lui dit que le lendemain nous ferions la grâce matinée. Avec la complicité d’hommes sûrs choisis par le cuisinier, vers 5 h., j’installais, attaché avec des lanières de caoutchouc, un fanal à propane dans la boîte d’un camion pour éclairer le visage des hommes transbahutés chaque matin sur les lieux de l’ouvrage. Le lendemain, il ne nous vit pas.

-          Nous sommes allé filmer un lever de soleil magnifique sur cette colline !

Mais je lui portais un coup final quand, sur les conseils du même cuisinier, j’engageais un Atikamek, Gabriel Basile, comme guide et soutient technique. Pour nous aider au transport. Pour nous faire du feu dans le bois afin de conserver un peu de chaleur à la caméra et au Nagra. Il faut dire que la température se maintenait en dessous de moins 40. Monsieur Bennett parut offusqué. Il nous quitta.

Et je fis venir de l’hôpital de La Tuque un fauteuil d’infirme pour y asseoir le caméraman et servir de dolly dans le camp.

Le froid

Il fit très froid. Vivre à 40 sous zéro. La température atteignit et même dépassa les moins 50. Le matin, les hommes démarraient. Mais pas les camions. Les chauffeurs se levaient plus tôt, ver 5 h. pour installer des canisses remplies d’essence qu’ils allumaient sous les blocs moteurs. Pour les dégeler. Ce qui n’est pas forcément recommandé dans les guides d’entretien des véhicules automobiles. Dès fois, ça marchait. Un camion démarré en remorquait un autre. Et ainsi de suite. Mais le moteur de l’autre, vu la chaussé glacée, avait de la difficulté à s’embrayer. Le sol tellement glissant que, conduisant sportivement le gros station à traction arrière, un nombre incalculables de fois, je suis allé planter le véhicule dans les congères ou sur la bordure des chemins !

Heureusement, Gabriel Basile préparait et entretenait un feu sur des lieux de tournage comme la côte que les chevaux dévalaient, n’arrivant pas à retenir leurs sleighs chargées de pitounes, malgré les bûches attachées en arrière pour freiner. On approchait la caméra et le Nagra du foyer un petit moment. C’était plus froid qu’à Stalingrad pendant la guerre, même l’Arriflex gelait. Ce qui donnait raison à Maurice Duplessis, quand voulant atténuer la propagande alliée pendant la dernière guerre qui évoquait la rigueur du climat qu’affrontaient les belligérant pendant la bataille de Stalingrad, aurait dit :

       -    Nos habitants ne meurent pas à moins 20, eux !

 
Le bain forcé de Guy

Je voulais filmer le repêchage de la chenillette des frères Lachapelle coulée en allant déverser un chargement  de bois de pulpe, autrement dit de pitounes, sur la glace épaisse qui couvrait le Lac Châteauvert. Mais par suite des ponctions d’eau effectuées par la Shawinigan au barrage inférieur, cette glace malheureusement s’était fendue et ouverte, entraînant la chenillette. Le lendemain, dès que le jour se pointait, nous étions là, sur place, transportés par un traîneau tiré par des chevaux, notre station ne pouvant circuler dans la neige épaisse. Sous le ciel couvert, une bise fraîche balayait le lac sur lequel une couche de glace s’était reformée pendant la nuit, couvrant le lieu de l’accident. Sur la rive, un énorme bulldozer au treuil duquel pendait une grosse chaîne que des hommes, avançant prudemment, allaient essayer d’accrocher au véhicule englouti. Guy, tout seul, l’Arriflex aux mains, l’œil parfois sur le viseur, avançait lentement vers le lieu. À une trentaine de mètres de moi, je le vois s’enfoncer, lentement, à travers la glace, sans un cri, levant à bout de bras sa caméra. Des hommes, courrant sur des billots, se précipitent. Un d’entre eux arrive le premier et, le prenant au collet, le retire de l’eau.

Je lui crie de venir sur le traîneau attelé où nous avons des couvertures. Il ne m’écoute pas et, paniqué, continue sa course. À grand peine, je le rattrape. Sans un mot, il continue de courir jusqu’à ce camp de batche où nous avons garé notre véhicule. Il pénètre dans ce camp et devant un poile en tôle allumé, il baisse ses pantalons. Sur son visage, le soulagement remplace l’angoisse. Il m’avoua qu’il était obsédé par la lecture d’un roman de Jack London dans lequel un des protagoniste, après être tombé à l’eau glacée en Alaska, voit  son pénis gelé définitivement. Je retourne au camp central chercher des habits de rechange. J’en ramène aussi une bouteille d’armagnac Enfin nous relaxons. Tranquillement. Dans ce petit camp en bois rond, auquel jouxte une écurie provisoire pour des chevaux. Au dessus du lit du gardien, trônent, cloués au mur, deux très grands portraits de la plantureuse Linda Darnell et un, plus petit, de Marilyn Monroe. Et circule une belle petite chienne noire que le gardien me dit avoir achetée aux Indiens voisins. Quelque temps après, le gérant fit tuer la chienne. Coupable ! Le gardien pratiquait, parait-il, la zoophilie. Lui, il continua de nourrir les chevaux. Indispensable.

Lucien Goldman

Ce tructuraliste généticien, comme il se nommait, ce brillant philosophe marxiste, auteur de la Philosophie du roman, après qu’il eut vu et apprécié mon film, me dit : « Mais, leurs vies sexuelles, vous n’en parlez pas. » Il est sûr que des incidents comme ce dernier l’auraient ravi. Ou comme celui de la nuit où des bûcherons, qui s’étaient procuré un gallon de vin, avaient fait boire une jeune indienne prénommée Suzanne. Dans le dortoir, ils faisaient la file pour abuser d’elle, à la queue le leu. Vacarme. Le gérant se réveille, rentre et voit. Couvre feu. Il reconduit chez elle cette Suzanne, qui se noya l’année suivante dans un camion. Le chauffeur ivre voulant s’embarquer sur le traversier de Sanmaur, son véhicule plongea accidentellement dans le Saint-Maurice.

Je racontais à Goldman que j’avais filmé des récits sur les virés de ces bûcherons à l’hôtel Saint-Louis de la Tuque. Emplis de détails lubriques. Sur l’anatomie intime d’une prostituée célèbre parmi eux : La Grande Rousse. Mais qu’il était impossible de les inclure dans un documentaire de l’ONF… Et ce n’étaient que des récits. Et que je faisais un film, pas de la radio. Et surtout pas de Cinéma Vérité, qui est la façon la plus habile de mentir sans en avoir l’air. Ou en ayant l’air de dire La Vérité. Alors, que pas fous, les protagonistes disent ce qui parait faire, intuitivement, le plus plaisir au réalisateur qui les paye, ou du moins les filme et de ce fait leur permet de faire voir leur portrait à leurs amis… De toute façon, les sémiologues, même structuralistes,à part ceux qui en sortant comme Eco, n’ont rien apporté à la compréhension de la poésie, ni de la musique.

Les cuisiniers

 Ils étaient pour nous aux petits soins. Le chef, prénommé Émile, certains soirs, au moment du repas, me soufflait à l’oreille :

-          À soir, ne mangez pas trop de binnes.

Je transmettais le message aux copains. Émile échangeait parfois avec les Indiens des sacs de farine contre des cuisses et des filets d’orignal. Il fallait se laisser une place dans l’estomac.  Quand dans les grands dortoirs les hommes seraient couchés, nous passerions dans la grande cuisine. S’y trouvaient les mesureurs de bois, les assistants cuisiniers, les commis et, parfois, le gérant. Et, avec autorité, dans une grande poêle placée sur un feu vif, Émile ferait rapidement saisir de larges steaks, pas trop épais, de bonne chair d’orignal. J’apportais du St-Émilion que je faisais venir en caisses de la Régie  de La Tuque. Qui se mariait très bien avec ce gros gibier goûtant un peu le sapinage. Et de l’Armagnac Gélas,  le seul qu’alors on trouvait, pour améliorer le café, qui en avait, il est vrai, fort besoin. Comme tous les cafés de ce temps.

Ambiance. Le premier assistant cuisinier, surnommé Beau Sourire, toujours de bonne humeur, s’éclatait à tout bout de champ d’un gros rire puissant, grave, sardonique. À l’heure du café, s’accoudant au le comptoir, il nous racontait à sa façon quelques anecdotes grivoises de la vie dans les camps. Deux soirs, Claude Pelletier réussi à placer le Nagra, le micro sorti tout à côté de lui. Borremans prit sa caméra, tournant autour. À Montréal, je réussi à synchroniser le tout. Plus tard, je vous expliquerai ce qu’il advint de ce matériel.

L’autre assistant cuisinier était, dans la civil, infirmier à La Tuque. Rondelet, aux gestes efféminés. Il était gai. Ça sautait aux yeux. Hervé Bessette m’avait prévenu. Souvent, dans ce milieu, se trouvent des gens comme lui, adorant cette atmosphère, cet entourage d’hommes robustes, rudes et durs… Beau Sourire nous le présentait toujours ainsi :

-          Lui, c’est notre femme ! Ha ha ha !

Et l’homme grassouillet rougissait :

             -     Maudit fou… Voyons donc ! Arrête ! 

Guy Borremans avait transporté avec lui, de Montréal, des tas de Play Boy. Au bout de quelques jours, il s’avisa d’accrocher aux murs de sa chambre quelques photos-dépliants. Ce qui alluma Beau Sourire. Guy lui en offrit deux ou trois numéros. Le lendemain, samedi, Beau Sourire inopinément disparaissait pour La Tuque. L’Hôtel Saint-Louis. La Grande Rousse et son vire-voltant clito. J’allais le chercher au train le mardi suivant. Saoul, il riait étendu sur le plancher d’un wagon.. Il me ramenait à mon adolescence à Saint-Mont, à mon ami visionnaire, ivrogne et blgueur, Clément Justrabo, dit Peyrusse. La démentielle unité du monde.

Les Indiens

Ils fréquentaient le camp, comme vous l’avez vu, je l’espère mes petits. Après tout, c’est leur territoire que l’on exploitait, sans leur permission, sans leur en avoir causé. Mais moi aussi, je les fréquentais. Certains, pas ceux qui vous avez vu abattre des petits arbres. D’autres, qui logeaient dans des cabanes non loin. Je leur rendais visite. Un en particulier, César, qui avait obtenu du ministère le droit de piéger 20 castor. Car il lui fallait cette autorisation ! Voyez comment les fonctionnaires réglementent tout, même dans des coins perdus ! Il attrape donc les 20 castors, fait sécher leurs peaux dehors, tendues sur des cadres de bois. Puis il les apprête et les rentre dans sa cabane.

Il reçoit ensuite la visite du bootlegger, du contrebandier d’alcool du coin, avec ses gallons. Un bien vaste coin, plus grand que toute la Gascogne ! À l’époque il est interdit aux Indiens de consommer de l’alcool sous peine de prison. Le bootlegger s’amène et fait soûler toute la famille, y compris la grand-mère et l’arrière grand-mère et achète les peaux 6 $ l’unité, je crois. Il prend les fourrures, mais comme il lui fait payer l’alcool à trois fois le prix, César se retrouve encore plus endetté. C’est, depuis 300 ans, l’Histoire de la traite des fourrures qui se répète !

 Ce César fabriquait des canots en écorce de bouleau. Pour moins que 100 $ il aurait pu m’en fabriquer un. J’en discutais avec lui. J’aurais aimé à l’époque l’amener dans l’Adour… Bernard Gosselin a réalisé avec ce même César le merveilleux film : César et son canot.  

Le plan

Comme je vous l’ai déjà dit, j’avais installé, avec des rubans en caoutchouc, un fanal à propane pour pouvoir filmer, avant qu’il fasse jour, dans la boîte d’un camion couverte par de bâches et transportant le matin des bûcherons sur les lieux de travail. Borremans avait spoté les phares et leurs effets du camion qui nous suivait, effets voilés plus ou moins, en intermittence par la neige que soulevait le véhicule précédent. Il me suggère, pour le lendemain, d’essayer de capter cette image surréelle, abstraite, sans liens avec le quotidien.

Avant le jour, Guy, tenant l’arriflex, s’étend à plat ventre sur le plancher du station, face à l’arrière. À côté de Claude, je conduis. Un camion nous suit. Une fois les cent pieds de pellicule tournés, Guy veut prendre la lecture avec son photomètre. Pas de réponse. Pas assez de lumière. Il inscrit sur la boite : 1200 ASA. « Ou bien il n’y aura rien. Ou bien tu pourras commencer le film avec ça.» Et il y avait heureusement quelque chose ! Michel Brault, curieux, qui regardait les  rushes  à l’ONF à mesure qu’elles étaient développées, se leva parait-il, les bras en l’air, à la vue de cette image. Il s’exclama : « Foutral ! » C’était l’époque.

Ce qui n’était l’avis de Denis Gilson, l’unilingue anglais directeur du Service de la caméra à l’ONF. Il envoya trois télégrammes à Borremans pour lui dire que ses images ne valaient rien !  Mais Guy avait été affecté plus que je l’imaginais par son bain forcé dans l’eau glacée. Le lendemain, il ne quitta pas sa chambre, sauf pour manger. Il resta au camp le surlendemain. Je pris la caméra et parti avec Claude pour filmer moi même. Il n’en éprouva rien, du moins ne montra t’il aucune émotion. Nous n’avions plus qu’un semaine pour tourner le film, et nous n’avions pas filmé encore l’abattage d’un seul arbre. Dur pour un film sur des bûcherons ! Je téléphonais  au producteur, Fernand Dansereau. Il dépêcha immédiatement par le train, le jour même, Bernard Gosselin pour nous donner un coup de main. Le lendemain matin, discussion. Bernard serait l’assistant de Guy, mais filmerait parallèlement avec une deuxième caméra. Cet accord n’a pas tenu. Guy avait mal au pancréas… Et il nous a quitté.

Bernard Gosselin

Homme robuste, Bernard mis les bouchées doubles. C’est lui qui a pris les 3/5 des images qui sont sur ce film. Toutes les images où il fallait marcher en forêt sont de lui. La dernière image, celle des deux chevaux quittant l’écurie de Dufresne, image éminemment japonaise d’après un critique des Cahiers du Cinéma. C’est lui qui tenait la caméra. Avec un grand angulaire, un 9.5 si ma mémoire est bonne. Heureusement, nous n’avions pas encore de zoom. Et j’affectionnais les plans séquence et les larges objectifs pour la profondeur de champ. Ce plan commençait à l’intérieur de l’écurie, quand le bûcheron Guy Chagnon attachait les colliers des chevaux et finissait quand il marchait dehors avec son attelage par moins 36.

La prise de vue s’était bien déroulée. Bernard devait fermer un peu le diaphragme de la caméra quand les portes de l’écurie s’ouvraient. Le soir, fier de la journée, je dis : « Avec les deux chevaux, nous avons l’image de la fin ! » Bernard, renfrogné, se rongeais les ongles. Il finit par murmurer : « Arthur, je pense qu’elle n’est pas bonne. J’ai oublié de fermer…» Je lui dit : « Pas grave. Nous en avons d’autres…» C’est vrai que nous en avions pris ailleurs 2 autres plans de chevaux sortant de l’écurie. Mais quelconques. Or c’est cette ‘erreur’ de Bernard qui fait la force de ce plan. De l’obscurité chaude de l’écurie, nous passons brusquement dans la lumière aveuglante du froid extérieur. Brûlant.  Nous nous accouchons… Et les Cahiers pourront évoquer LES CONTES DE LA  LUNE VAGUE APRÈS LA PLUIE et Mizoguchi…

Jumper, foutre le camp

Un jour, à la cafétéria, pendant la fin du repas de midi, Guy filmait le trou, au dessus de la petite poubelle d’où pendouillaient les éclaboussures des rebuts des repas. Dégueulasse. Pendant la prise de vue, Guy me demande : « À quoi ça te fait penser ? » Un homme qui y  vidait le reste de son assiette, immédiatement répond : « Nuit et Brouillard !* » rapidement, comme dans une compétition, avant que j’ai le temps de placer un mot. « Où avez-vous vu le film, » demandais-je. « Chez-moi, à la TV, pendant les fêtes.» À grands pas, il s’éloigna. Conscient de l’atmosphère concentrationnaire qui y règnait.

Les bûcherons, prudents, n’évoquaient jamais le traumatisme récent de la grève et, courtois, je n’essayais pas d’en apprendre davantage…  Certains partaient, à intervalles régulier ils jumpaient par groupes de deux ou trois. À pied, ils filaient à la gare et prenaient le train. Je décidais d’aller en rencontrer quelques uns et de les questionner, hors de l’emprise de la CIP. Il était près de 11h du soir quand, sur la route de Sanmaur, nous nous heurtons à une barrière. Une route publique, propriété de l’Hydro-Québec, compagnie nationale. Aux appels de klaxon, le gardien, employé de la CIP, fait la sourde oreille. Je frappe dans le cabanon. Il sort. Avec ses poings, il me menace. Je montre les miens. Il s’avance. Claude et Bernard sortent du véhicule. Devant le nombre, il lève la barrière. Vous l’avez compris, mes chers petits enfants, cela se déroulait avant que l’on tourne la séquence dans la gare. La CIP contrôlait tout, même les voies d’accès.

La bande sonore

Comme vous l’avez vu, il n’était plus utile de demander à Gilles Vigneault sa chanson Ti-Paul la pitoune ! Gabriel Basile m’avait présenté César Awachiche et David Pitiqui qui m’avaient joué, dans la cabane qui leur servait de maison, Le Reel du chemin de fer. Que je n’avais pas capté, Claude n’étant pas là. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Mais leur musique m’obsédait. Pour moi, elle épousait le paysage physique et moral de cette aventure. Aussi, une fois rentré à Montréal, la fin de semaine suivante, je décidais de revenir à Wemotaci pour les revoir. Michel Brault, intéressé, vint avec moi. Il visita le camp, bavarda avec les bûcherons, dont il apprécia la vie rustique et la qualité de la nourriture. Nous enregistrâmes avec le Nagra, chez eux, César et David. Et je fis venir à Montréal, chez-moi, Gabriel Basile, pour préciser les noms des lieux filmés. Surtout pour le remercier.

Gabriel, jamais, ne toucha une goutte des bouteilles d’alcool que j’avais. Pendant qu’il était là, vinrent le Chef de bande et un Conseiller de la Réserve, en route pour Ottawa. Ils allaient demander au Ministère des Affaires Indiennes de leur construire des maisons pour remplacer cabanes et tentes dans lesquelles ils se logeaient. Nous parlâmes, et je photocopiais tous les actes légaux et autres concernant leur communauté, depuis le début du siècle, qu’ils apportaient avec eux pour me les montrer.


Le montage

Fernand, le producteur, y affecta son jeune frère Jean. On se connaissait. Quand Jean fit son apprentissage de monteur à l’ONF après avoir quitté l’administration de la JEC, il logea quelques mois dans l’appartement que je partageais avec des amis. Il se donna alors entièrement à la synchronisation et à la classification des rushes. Malheureusement, un jour que je cherchais le plan des pitounes flottants dans l’eau glacée juste en aval du barrage, je ne le trouvais plus. Et pour cause, il l’avait jeté aux poubelles, pas mis dans les outs, non, mis délibérément dans la poubelle. Une image capitale, ces milliers de tronçons d’arbres morts voguant dans le courrant vers l’usine où ils allaient se faire déchiqueter. Ce plan est dans le film. « Ça ne veut rien dire » me dit-il. Pas plus qu’il n’appréciait le gros plan de la tronçonneuse débitant une épinette dans la neige immaculée. Pourtant, images à forte teneur onirique. Et je tenais à commencer le film par l‘image abstraite, le long travelling arrière sur les phares du camion où j’avais placé la musique des deux Indiens qui s’harmonisait totalement avec ces angoissants paysages boréals de glace, de neige et de gel.

Il essaya divers plans de montage. Ce qui n’aboutit à rien. Découragé, il me répétait :

-          Il n’y  à pas un film là !

Il s’en ouvrit à son frère. Celui-ci vint me voir. Très amical.

-          Je vais te donner le meilleur monteur de l’ONF !

Et le jeune et enthousiaste émigré Suisse Werner Nold, que j’avais connu comme monteur sur MANGER et sur DIMANCHE D’AMÉRIQUE, le remplaça. Werner, reclassant les rushes, repartit à zéro,. Du retard avait été pris. Courageusement, il décida de faire des journées doubles et de travailler également la nuit. Pour mieux lutter contre le sommeil, le voisin de montage Claude Jutra, en tant que médecin, lui prescrivit des comprimés de déxédrine. Contre moi, il entrepris de faire un film anecdotique. Il parlait d’éclipser la gloire d’Arthur Lipsett, le monteur et réalisateur de VERY NICE, VERY NICE, le brillant film documentaire qui venait d’être remarqué au Festival de Tours.

Un matin, alors que j’entre dans la salle, fièrement, il me montre son montage. Le plan que j’avais fait mettre au début a disparu, volatilisé.

-          Il ne veut rien dire !

Le film commence maintenant par le plan des deux chevaux sortant de l’écurie que j’avais prévu pour la fin. Je me récrie ! Le lendemain, nouveau montage. Un tout petit bout de ce travelling au début, puis le reste du plan découpé en morceaux à travers le film. Le film maintenant assaisonné avec cette image !

-          Puisque tu y tiens tellement à ce plan, je t’en ai mis à divers endroits !

Et le film, monté par Werner, tentait prosaïquement de raconter la journée d’un bûcheron. On en voyait partir à l’ouvrage, abattre des arbres, corder les pitounes, les charger sur les camions, courir pour aller manger, repartir à l’ouvrage, etc. Puis, le dimanche, se reposer. Aberrant. Aussi je décidais de ne jamais quitter la salle de montage. Je ramenais de mon appartement 4 ou 5 chemises, des sous-vêtements, etc, et, la nuit, quand Werner était parti se reposer vers le petit matin, je m’étendais dans l’infirmerie de l’ONF, et me débarbouillais dans la salle à côté, décidé à ne pas laisser sans surveillance mon film dans les mains du prédateur, ne serait ce qu’une minute.

Le chef des monteurs, Victor Jobin, alla voir Werner.

      -     J’ai peur que quelqu’un commette un crime un crime, à l’ONF.

      -     Qui çà ?

-         Arthur

-         Mais qui il pourrait tuer, voyons ?

-         Tu ne l’as pas deviné ?

-         Non

-         Eh bien, c’est toi !

Et Victor conseilla à Werner, septique sur mes capacités et talents de cinéaste, d’abandonner immédiatement. Alors je défis complètement l’assemblage de Werner et remettais les rushes dans l’état original en collant un ou deux cadres d’amorce noire à chaque coupure. On collait encore à chaud à l’époque et, en y mettant les essais de Jean Dansereau, il y avait eu des coupes !

Une fois que j’eu les rushes reconstituées, je m’évadais 4 ou 5 jours dans un chalet, au milieu de la neige, dans le Nord de Montréal. Et là, dans la solitude, je me gavais de musique. Séduit par cette œuvre, j’écoutais et re-écoutais LE VOILE D’ORPHÉE de Pierre Henry. Les voix évoquant des mythes grecs, la langue grecque, des réminiscences, des paroles, des tropes déclamées, des sons concrets venus des temps héroïques associés avec des accords puissants, modernes, de la douceur et de la violence… J’avais trouvé mon modèle.

Je prenais alors possession de la salle de montage et de sa Moviola. Fièrement je montrais le travelling arrière du début où j’avais placé le reel joué par mes deux Indiens, à des amis proches, les Fortier entre autres. Ce plan qui ne voulait rien  dire! Gilles Groulx, qui œuvrait dans une salle à côté, me suggéra de monter en tenant compte surtout de la valeur graphique d’une image plutôt que d’utiliser la logique anecdotique. J’intégrais cette idée jusqu’à la faire mienne. Je la  développais. Cet ainsi que, pour unir travail et nourriture, je me sers de deux images équivalentes juxtaposées : le blanc de la vapeur occasionnée par le déversement, près du barrage, par un camion, d’un chargement de billots dans la rivière, au même blanc de vapeur suscité par une cuillérée de patates bouillies qu’un bûcheron verse dans son assiette. Ce qui n’est qu’un exemple. Et vous ne trouverez pas dans le film un seul fondu enchaîné. Aussi, pas de plans de coupe. Uniquement des coupes franches. Pas d’arrêts. Je m’étais fixé un certain nombre de règles donc je ne dévia pas. La poésie aussi a ses contraintes ! *

Après environ trois semaines d’ouvrage de galérien, Victor et moi présentons le résultat à Fernand. 40 minutes environ. Fernand, Emballé, déclare :

     -     Victor, nous avons un nouveau monteur !

Content, que j’étais. Mais aussitôt, à l’adresse de ce dernier, il ajoute  :

-         Tu vas faire tirer une autre copie des rushes. Et puis, avec Arthur, tu monteras le film.

J’étais scié. C’est vrai, la copie était maganée, des fois déchirée, pleine de rapiéçage avec beaucoup de bouts  d’amorce noire, etc. En tirer une nouvelle n’était pas une idée saugrenue. Mais que Victor… Celui-ci compris :

-         Ne t’inquiètes pas. J’ai beaucoup d’ouvrage ailleurs… Au moins pour un mois. Alors tu seras tranquille pour monter.

Rassuré. En attendant la copie neuve, je méditais. La première chose que je fis, fut de gommer totalement l’évocation de cette grève, exemplaire certes mais inconnue du public, présentation effectuée en utilisant les pauvres images de cet évènement récupérées de CBC. En éradiquant  ce qui maintenant m’apparaissait une verrue, je renforçais l’aspect intemporel et disons le, universel, du film. Plus tard, carrément, je réaliserai des films à caractères syndicaux, tel LE MÉPRIS N’AURA QU’UN TEMPS ou LA MÉPRISE N’AURA QU’UN TEMPS , comme des critiques ironiquement l’écrivirent. Ou LES GARS DE LAPALME.

Maurice Blackburn, le musicien de l’ONF suivait mes efforts. Il entrepris dès le début de me donner un coup de main. Souvent déçu par son rôle dans l’institution, il me disait que, souvent, on lui commandait de la musique pour camoufler les imperfections du film. Comme si une couche de peinture brillante pouvait faire oublier la piètre fabrication d’un meuble. Je parlais avec Maurice, de mes intentions, de mes désirs, de mes espoirs. Et il conçut avec moi toute la trame sonore. Par exemple, la série de coup de haches, répétée, identique, avec réverbération que l’on entend dans la forêt pendant l’ébranchage. Ou le bruit de chaînes qui tombent  pendant que les camions essayent de démarrer. C’est de lui. Parce que dans le film, en dehors des chansons, je n’ai pas la moitié des images avec du son syncro. Tant mieux. J’aimais, à l’époque, me moquer des théories fumeuses de Marshall MacLuhan, le cinéma est froid, la télévision est chaude, comme de celles du cinéma soi-disant Vérité. Maurice fut génial. On pouvait écouter la trame sonore sans voir les images avec le même plaisir que de voir le film muet ! Ironiquement pendant le tournage, allant interviewer des hommes dans le dortoir, je lançais à Guy  en riant:

    -     Allons faire un peu de cinéma vérité !

Je montais pour mon plaisir une bande sonore avec les sacres expurgés du film. Gilles Carle souvent passait dans la salle pour écouter ce chapelet. Des Hostie, des Baptême, des Calices, des Saint-Chrême, des Tabarnacles, avec des voix enrouées, des voix triomphantes, des voix révoltées, des voix joyeuses. Toute la vie, toutes les destinées, tous les sorts se manifestaient par ces interjections. Je montais également les récits grivois de Beau Sourire. Ils furent envoyés au dépôt de l’ONF situé dans une grange dans l’Ouest de l’Île. Ils furent entreposés avec mes chutes et celles de beaucoup d’autres films. Malheureusement aussi avec de la vieille pellicule au nitrate. Un été elle s’enflamma et toute la grange brûla, ai-je appris.

Le film achevé, Victor Jobin voulut l’améliorer un peu. C’était je crois le premier film fait à l’ONF sans plans de coupe. Il en y mis 5 ou 6. Par exemple il inséra adroitement, après le plan du dompage du voyage des pitounes dans l’eau, un plan d’un homme qui, avec une pelle, jetait des rebus dans la rivière pour le faire coïncider avec le mouvement de la cuillère du mangeur de patates. Pour couper dans le mouvement. Et ainsi de suite dans des différents joints. J’étais très gêné. Je ne voulais pas offusquer Victor, qui m’avait tellement protégé. Mais je tenais à mon œuvre. Finalement je décidais de supprimer ces ajouts incongrus.

J’écrivis le commentaire, à l’opposé de celui qu’Anne Hébert, dont j’admirais l’écriture, écrivit pour le film de Garceau Le Médecin du Nord. Elle y qualifiait des images présentées : genre La douce neige qui choit. Pour moi, aucun adjectif, pas d’adverbe, des faits bruts. Il ne fait très froid mais il fait moins 35. Le bûcheron gagne très peu mais il gagne 4 $ par jour. L’école pour les enfants indiens est très loin mais elle est à 200 milles d’ici. Des faits : Les compagnies sont américaines, l’anglais est la langue des maîtres, les bûcherons sont des Canadiens Français et ne parlent pas Anglais. Etc. J’aurais aimé le lire. Mais mon accent… Aussi je le fit lire par mon ami le comédien Victor Désy en lui demandant une lecture presque recto tono. Pas de coloration dans la voix. Le plus neutre possible. Mais Victor joue quand même un peu…

Il durait 27 m. 47 sec. Et Ron Alxander et Roger Lamoureux le mixèrent. Fernand Dansereau, qui l’avait pourtant lu et approuvé, après l’avoir entendu sur les images, trouve le commentaire trop engagé, exige des modifications. À 5 reprises. Ça ne changeait rien. Chaque fois, nouvelle insertion et nouvel enregistrement. Il fini par le laisser aller… J’avais travaillé comme un forçat. Mes petits enfants, je pensais sérieusement avoir raccourcis mon espérance de vie. Les stress énormes. Et les toutes les nuits à me colleter sans expérience avec la pellicule pour éclairer la subjectivité du spectateur, éveiller son inconscient, rejoindre le monde onirique que chacun porte en soi. Moi qui n’avait jamais  monté auparavant... Je pensais sérieusement que ce film que serait le seul que l’on me laisserait réaliser. Je l’avais fait grâce à l’ONF, mais sa machine pouvait me broyer. C’est lors d’une période de découragement profond, pendant que je montais seul avec ces rushes nouvellement imprimées, sans le renouvellement de mon contrat, que Claude Jutra qui, par intuition, comprenait le lieu où je me trouvais, m’encouragea :

-    Il faut que tu te dises : Je le finirai à ma façon, et ce over my death body. À l’ONF, ils n’aiment pas ça. Mais après, sois sans crainte, ils ne t’en estimeront que plus.

Des dirigeants de la CIP vinrent le voir à l’ONF. Je n’assistait pas à la projection. Courroucés. Ils le jugèrent inadmissible, insupportable, intolérable. Mais ils ne purent pas nier les faits. S’il faisait moins 37, je disais moins 35, si un homme gagnait 3 $ par jour, je disais 4 $. Donc ils ne pouvaient contester les données qui étaient toutes à l’avantage de l’entrpreneur. Et il était dépourvu d’adjectifs qualificatifs. Et je ne disais nulle part que quelqu’un était méchant, que telle situation était intolérable. Alors, que dire contre ? Je ne parlais pas de la CIP ni de Sanmaur ni de la Dam C. Et nous étions en régime Libéral, tant à Ottawa qu’à Québec. Seul, Hervé Bessette en subit des contre coups. Sa carrière s’en trouva freinée. Quatre ans après, alors que Réal Benoît m’avait fait engager par le producteur  d’une série TV, réalisée par Claude Pinoteau qui n’était alors que le fils de Jack, le réalisateur de Le Triporteur, film avec Darry  Cowl, pseudonyme de André Darricau originaire des Landes, donc je dirigeais la recherche des locations pour deux épisodes qui devaient être tournés au Québec, Radio Canada en achetant les droits. Je raccourcis. Donc je pénétrais avec notre équipe de recherche de quatre personnes dans l’usine de la CIP de La Tuque. Un des dirigeants, s’apercevant que j’étais le maudit Arthur Lamothe, en personne, qui osait venir chez eux, faillit tomber d’apoplexie ! 

La sortie

Un jour, je lisais par hasard un entrefilet dans La Presse : le film avait été remarqué au Festival de Locarno où il avait remporté le Voile d’argent. Surprise. Je ne savais pas qu’il y était présenté ! C’était Raymond-Marie Léger, représentant de l’ONF à Paris qui, de son propre chef, l’y avait fait inscrire alors que la sélection des films en compétition était complétée, déjà imprimée. Il y avait lui même porté la copie sous le bras en y allant. Werner Nold parut dépité de cette reconnaissance dans sa mère patrie. Il me dit méchamment, lui qui était arrivé au Canada diplômé d’une Maîtrise en Photographie,:

-         Qu’est ce que tu veux. Les Suisses, nous sommes des paysans… Alors… Ils y ont vu un film sur des paysans, fait par un paysan…

Je reçu par la suite le Grand Prix de la Critique Française, Le Premier Prix du premier Festival du Cinéma Canadien de Montréal, en même temps que Jutra pour son long métrage À TOUT PRENDRE, etc…

Devant tous ces succès, Fernand Dansereau, qui y avait pas crû il me semblait que modérément, peut-être de peur que ça me monte la tête, un jour, comme ça, me dit à brûle pourpoint :

-         N’oublie pas que ce n’est pas toi qui l’a fait, c’est l’ONF !

Il disait aussi que pour faire des bons films, il fallait souffrir ! Donc, l’ONF… Un jour au cafétéria Perre Juneau interrompit mon dîner pour me présenter Jean Rouch, accompagné d’Anne Philippe, la romancière veuve de Gérard, et de Robert Hollier, directeur à Montréal du Tourisme Français. Ils ne tarissaient pas d’éloges. Rouch, malgré mon accent, me prenait pour un Canadien de souche. Pierre dû lui répéter trois ou quatre fois :

-         Mais Lamothe vient de la Gascogne.

Il ne comprenait pas. Il venait de voir aussi un film sur Guyenne, un village d’Abitibi, et un autre sur la Beauce. Alors la Gascogne, ça pouvait être aussi au Québec. Et aussi je portais une chemise de bûcheron…  Enfin Pierre dit :

-         Arthur est Français  !

Alors seulement il s’aperçu de sa méprise. Rouch et Hollier demandaient que l’ONF l’inscrivit pour le festival de Cannes, souhait qui demeura sans suite. Seulement, quand je pris l’avion pour Paris, on me déplaça en Première.

Le film eut une avalanche de très bonnes critiques, partout, au Canada, en France dans les Cahiers, en Allemagne, même d’Australie où je reçus une lettre d’une admiratrice. Partout, sauf au Devoir où il fut descendu par Jean Basile qui forgea même, pour ce, le mot marrant de Thermo-politique ! Une des meilleures, celle de Robert Daudelin, opposait ma Vérité à celle du Cinéma Vérité. La plus touchante, celle d’une rédactrice de l’hebdo La Terre de chez-nous, très bien senti, qui parlait avec son cœur et, l’ayant vu à la télévision, m’appelait Lamarche. Je reçu à l’ONF la visite de quelques bûcherons dont celle du Gaspésien Aspirot, celui qui chante ‘Je suis un enfant seul au monde, je suis un enfant délaissé. J’ai perdu l’amour du monde en perdant ma bien-aimée ’, complainte western reprise plus tard par Gaston Miron et par Suzanne Valérie. La propriétaire de La Crêpe Bretonne sur la rue Rachel, dont le frère travaillait au camp de la Dam C, fut révulsée, indignée quand elle s’aperçu des conditions de travail assumées par  son frère, bûcheron à la Dam C. Il lui cachait soigneusement, comme tout émigrant à sa famille, les conditions de vie lamentables qu’il devait supporter, endurer, subir pour gagner sa vie. Venant de Carhaix, en Bretagne, d’une famille bien m’assura t’elle, elle en fut indignée. Pierre Juneau rencontra et discuta à Saint-Donat, avec Lambert, celui qui, dans le film, bâti sa muraille de bois. Mes tantes des Landes le virent à la TV, Raymond-Marie l’ayant vendu à peu près à toutes les télévisions européennes.

L’ONF gonfla le film en 35 mm et il fut projeté pendant deux ou trois mois en programme double à L’Élysée. J’y allais quelques fois. Chaque fois, après le film, les gens se levaient et, debout, l’applaudissaient. Je ne m’en rendait peu compte, mais le temps ayant passé, je deviens conscient de mon renon à l’époque. Seul Pierre Perrault trouva le moyen de le descendre dans une entrevue qu’il donna aux Cahier du Cinéma. Il est vrai que je marchais inconsciemment sur ses plates-bandes : Le Grand Nord Québécois. Et j’y cheminerai encore et longtemps.                      

La suite… loupée

À tout, il y a une suite. J’avais l’intention d’aller passer trois mois avec les Atikamek de Wimotaci, et puis faire venir Borremans. Tourner en longueur, avec le temps. Arriver à vivre en empathie avec eux, consolider la confiance que déjà ils me manifestaient. Puis tourner à deux, tranquillement, sans se presser. Pendant le tournage, j’assumerais la prise de son. Et après le montage. L’ONF aurait pu le permettre, cet espèce de Bûcherons 2, mais je compris vite que ça ne passerait pas. Pourtant, pour moi, il s’inscrivait totalement dans la ‘vocation’ de l’ONF, s’il y a vocation. Cette institution aurait pu tenter cette expérience, d’autant plus que mon film ne lui avait coûté que 8 736 $, qui avaient été sûrement amortis par les ventes télé. Mais Production et Distribution sont deux services différents dans cette institution et les résultats de l’un non rien à voir avec la perception de l’autre.

J’expliquait ce projet 3 ans plus tard assis sous la tente d’un Indien près du lac Châteaunvert, lors du tournage d’une émission CINÉASTES DE NOTRE TEMPS, Le Jeune Cinéma Canadien, tournée pour la Télévision Française par André Labarthe, Jean-Louis Comolli et Jeannine Bazin. Partis le matin pendant le Festival International du Cinéma de Montréal, dans un station conduit à fond de train par le jeune Claudio Luca, futur producteur mais alors simple employé de l’ONF, nous nous trouvions au début de l’après midi au Camp Dam C, devant les anciens bâtiments totalement effondrés et envahis par la broussaille. Vision amère. La CIP qui détruisait la nature pour y laisser ensuite pourrir ses bâtisses… Les Indiens, indestructibles eux, toujours en vie, procréant… La nostalgie effacée, j’allais, en compagnie de Gabriel Basile retrouvé, rencontrer Joe Shaganash, le Conseiller de Wemontaci qui était passé chez moi avec le Chef, en route pour Ottawa. Lui même actuellement chef d’une bande de trappeurs errants avec leurs familles sous des tentes. On devrait la retrouver dans les archives de ….. Sur le chemin du retour, Claudio, conduisant à tombeau ouvert sur ces petits chemins de forêt non balisés et pleinement bosselés, brisa la suspension avant notre arrivée à La Tuque où nous passâmes la nuit et d’où nous primes un taxi pour rentrer. Le jour suivant, un petit appareil de Exécutive Air fourni par l’Hydro, avec bar, nous amenait, avec Roseline, directement à Manic 5, lieu de mes dernières escapades cinématographiques et où ils m’interviewaient tout en filmant le gigantesque chantier. Je me rappelle que, accroché dans le bureau du directeur des relations publiques, seule décoration sur ces murs nus avec la photo du directeur du chantier, Monsieur Godbout, un panneau blanc de 3 pieds par 2 avec cette phrase : GEORGES DOR A MENTI, ON NE S’ENNUIE PAS À LA MANIC. Au dessous, trônait assis bien droit devant un pupitre anonyme où rien ne traînait, ce Monsieur, jeune, très sérieux, au teint glabre et aux cheveux courts coupés en brosse.

Le Bucherons 2 ne pouvant s’entreprendre, je soumettais à Pierre Juneau un projet de film intitulé LE PÉRIL BLANC, sur l’élimination des Indiens d’Amérique, un film de montage réalisé à partir de photos des cadavres d’Indiens massacrés durant la Conquête de l’Ouest par Custer et d’autres nettoyeurs, dont on charge sans ménagement les corps déjà raidis aux yeux grands ouverts dans des charrettes. Et d’autres photos prises au 19e siècle, celles-ci  célébrant la dignité de cette race qui a occupé des millénaires durant ce continent, objet d’un génocide oublié par les actuels Euro-Américains que nous sommes. Je voulais inscrire cette méditation dans la  suite de l’admirable film MOURIR À MADRID de Frédéric Rossif. Hélas, Pierre qui voyait autrement l’avenir de l’ONF, me dit :

-         Ce n’est pas rentable.

Peut-être envisageait-il déjà d’orienter l’institution vers la fiction pure. Comme si la fiction allait être plus rentable ! Ce qui est sûr, elle allait coûter plus cher. Vous voyez mes petits enfants poindre déjà mes idées sur l’histoire des sociétés. Je voyais le cinéma direct capable de s’élever, aussi bien que la fiction, dans des zones de création poétiques, vers des fresques humaines, des épopées envoûtantes, des élégies. Des films qui transcenderaient par leur cadence visuelle, par leur rythme musical, le quotidien. Ce quotidien qui n’existe simplement pas.

Voyant l’échec de mes tentatives américaines, je développais un projet que j’intitulais L’Épine dorsale du Monde, suite à un congrès de l’ACFAS (Association Canadienne Française pour l’Avancement des Sciences) tenu à l’hôtel Chanteclair de Sainte-Adèle ou des intellectuels canadiens français, pieux et de haute volée, discouraient de ce qu’ils pourraient et devraient apporter au Tiers Monde en général et à l’Amérique latine et au Brésil en particulier. Ignorance. Condescendance odieuse. Stupide. Ces derniers pays ont leur littérature, immense, leurs poètes nobellisés, leurs architectes colossaux, et oui, leurs savants… L’antique vocation missionnaire des Québécois, avatar de l’Ultramontanisme et de l’ignorance. Je pensais, plutôt que de se pencher sur les autres, il fallait améliorer d’abord notre société.

L’Épine dorsale du Monde s’inscrivait comme une méditation sur la genèse, l’histoire des hommes et de leurs sociétés. Tout d’abord, je voulais filmer en Irak, du côté d’Ur, en Mésopotamie, sur les lieux où 3 300 ans avant notre ère, avant les hiéroglyphes égyptiens, a été développée l’écriture, devenue cunéiforme par la suite. Un instituteur enseignant la lecture et l’écriture à de jeunes enfants. Comme partout au monde. Mais avec une plongée dans l’Histoire de cette conquête de l’esprit humain. Le film suivant, en Côte d’Ivoire, dans un village de l’Est de ce pays producteur de cacao, parmi des paysans depuis peu scolarisés, mais qui, grâce au système coopératif, ont développé en partant de rien, au ras du sol, la culture du cacao qui fait de la Côte d’Ivoire le premier producteur mondial et de loin, de cette fève. Et comment la richesse d’une population n’est pas fournie par les mines et autres dons de la nature, mais par l’intelligence et le travail des hommes et femmes. Puis des mineurs du Pays de Galles qui ont porté le poids de la première révolution industrielle et de la consolidation de l’Empire britannique, puis une collectivité de vignerons français qui tentent avec des coopératives d’améliorer la qualité de leur produit à l’heure de l’Europe ; puis un village d’Ukraine ; une communauté chinoise de la province de Shandong, au lieu où naquit Confucius ; un architecte Brésilien dans sa famille, avec ses collègues à Rio ou Brasilia ; un psychologue ou linguiste américain vivant modestement dans un bungalow, etc.

Pierre Juneau accueillit favorablement ce projet. Mais Fernand Dansereau me dit qu’il voyait mal Borremans avec moi en Afrique et Jacques Godbout me déclara qu’on ne fait pas  de bons films avec de bons sentiments… Ce qui est vrai, mais les inverses aussi sont aussi vrais. S’en était fait de ma carrière à la Depardon. En ce temps là, en dehors de l’ONF, point de cinéma.


Une commandite de l’armée

Deux jours avant qu’il parte  en vacances, mon producteur Marcel Martin me demanda un service : réaliser pendant le tournage en langue anglaise, la version française d’un film de 30 minutes commandité de toute urgence par l’armée canadienne et destiné à calmer les angoisses présumées de la population locale face au danger de guerre nucléaire. Conséquence de la présence de missiles russes installés à Cuba par l’URSS. John Kennedy en fit tout un tabac. Avec Khrouchtchev qui par ailleurs obtint contre la retrait des Russes Des concessions identiques des Américains en Turquie. Ce film, tourné précipitamment par les Anglais de l’ONF, je devais sur les lieux de tournage choisis par le réalisateur anglais, diriger après lui les prises en Français. Et surtout veiller à l’emploie d’une bonne terminologie française. Marcel m’avertit que la version française du scénario, traduit de l’anglais par les services de l’armée, était incompréhensible. Je devais partir le lendemain pour la base militaire d’Arnprior, en Ontario, au Nord-Ouest d’Ottawa.

Marcel, à ma demande, engagea la romancière Andrée Thibault, l’épouse de mon ami Claude Sylvestre réalisateur à Radio-Canada, pour m’assister, particulièrement dans la révision du texte. Sans angoisses métaphysiques, jovials et guillerets, nous partîmes par un bon matin d’été à l’heure où les oiseaux pépient, dans une grosse Ford décapotable blanche au puissant moteur V8. Nous filions allègrement vers l’Ouest tout en blaguant. Andrée me dit 

-         Arthur, ça ne me fait rien quand vous lâchez le volant, çà ne me fait rien non plus quand vous me parlez en me regardant, mais je vous en supplie, ne faites pas ces deux choses en même temps !

Dans la campagne ontarienne, vers Arnprior, beaucoup de virages à 45 degrés. On dit que les Anglais ont des têtes carrées. Je ne crois pas, mais ils en ont l’esprit. Ayant arpenté et découpé le pays en carré suivant les méridiens qui sont courbes, ils doivent souvent compenser le tracé pour suivre la rotondité du globe. D’où ces doubles virages rapprochés et consécutifs tous les quatre miles. La même chose dans l’Ouest.

Le réalisateur, NFB director, homme élégant, d’après ma perception fat et suffisant, nous reçoit, Andrée et moi, autour d’une bonne bouteille de scotch et, dans la conversation, nous fait comprendre qu’il a déjà travaillé à Hollywood. Donc un professionnel reconnu en tant que tel par les Américains ! Ce que je vous raconte est ennuyeux, je vois. Mais il s’y passa des choses très drôles tout de même dans le tournage de ce film au sujet si tragique, les bombes atomiques arrosant le Canada !

J’y pensais en rentrant le dimanche suivant à Montréal. Nous avions offert un lift jusqu’à Ottawa au pompier, pardon au Fire Chief, Poulain, parfait bilingue, cheveux châtain clair ondulés, prestance imposante, bel homme, jouant son propre rôle de porte parole dans le film comme dans des cérémonies officielles, lorsque d’une voix de stentor, s’adressant en principe à un vaste auditoire, pointant de sa main chacun d’entre nous dans la foule, carrément il nous prévenait :

-         En cas d’attaque nucléaire, vous serez votre propre Chef pompier !

Et il expliquait que les services d’incendie seraient forcément débordés. Il fallait soi même se préparer à la catastrophe, non, à cet événement, la chute d’une bombe atomique :

-         Premièrement, la radiation mettra le feu à vos portes et fenêtres. Ça sera des incendies mineurs !

-         …. ..

-         Nous vous conseillons dès aujourd’hui, dès aujourd’hui, d’enlever les herbes sèches et les clôtures en bois autour de votre maison ! De les retirer. Vous ferez cela pour vous même, pour votre famille, pour votre patrie !

Ce matamore à l’écran l’était moins dans l’auto que je conduisais. À chaque virage à angle droit, il y en avait beaucoup, assis sur le côté droit de la banquette avant, il se raidissait, tendait ses bras et jambes, posait ses mains frissonnantes sur le tableau de bord. Andrée plus tard me dit :

-         Si vous l’aviez vu, à chaque virage, il changeait de couleur. 

Nous étions je l’ai dit un dimanche matin, arrivés vers 7 h. dans Ottawa désert. Après m’être arrêté au trois premiers feux rouge, un quatrième. Je m’arrête. Il est long. Ne voyant personne ni en avant ni en arrière ni à gauche ni à droite, j’avance avant qu’il ne passe au vert. Immédiatement le trompe la mort de l’attaque nucléaire me dit :

-         Je suis arrivé !

Il me tend sa main moite et tremblante. Des gouttes de sueurs perlent de son front. Et sur la banquette arrière, il prend sa grande valise renfermant le bel uniforme neuf qu’il porte à l’écran.

Il me devait un peu son rôle. En effet, au cafétéria, je mangeais, avec Andrée et le réalisateur anglais, aux tables des officiers, (l’équipe avec les sous-off, cela va de soi !) le PRO, le Press Relation Officer me présente les militaires qu’il a choisi, de concert avec le Director,* pour interpréter les différents rôles. Ce régiment étant anglophone et d’Ontario, le vivier d’acteurs amateurs francophones s’en trouve restreint. S’en compter les problèmes d’accent et de prononciation. À un capitaine qui devait jouer son propre rôle d’officier, j’annonce que je le verrais plutôt dans celui de pompier.

-         Mais je vais être la risée du régiment ! Je ne peux pas.

Et la version française ! lePRO refusait toutes nos propositions de termes français. Il se contentait de dire :

-         Non. Peut être en France. Mais les termes que nous avons écrits sont admis dans l’armée canadienne !

Ça n’avait aucun bon sens. Le tournage commençait dans deux jours et Marcel Martin m’avait donné une mission de confiance. Je décidais de frapper un grand coup. Sans avertir les collègues anglais, le lendemain matin je partis avec Andrée rencontrer à Ottawa le Général de Brigade Donohue, Chef des Services de défense passive du Canada. À 9 h., nous étions dans son bureau. Nous lui expliquâmes notre dilemme. J’ajoutais qu’au Québec, l’armée canadienne, avec ce scénario, risquait de passer pour une armée étrangère… Et avec les courants séparatistes… Immédiatement le Général convoqua pour l’après-midi une réunion plénière du Service autour d’une grande table ovale et nous invita à y participer pour y à faire valoir nos aléas.

Immédiatement des militaires du prestigieux Royal 22e de Québec sont mis à notre disposition et le lendemain le Major Turcotte, qui avait fait un stage chez les parachutistes à Pau, est dépêché d’urgence auprès de nous à Arnprior. Mais pendant ce temps là, grosse panique dans l’équipe anglaise. Le Director téléphone à Montréal. Ce maudit fou de Français envoyé ici est en train de foutre en l’air les relations de nouveau établies entre l’ONF et l’Armée, gros commanditaire. Téléphone à Grant McLean, le grand patron. Tout s’efface dès le lendemain quand débarque le Major du 22e ! Il impose notre façon de voir. Adieu l’autorité du PRO sur la version française. Et de son complice le Director.

Tout est revenu dans l’ordre. Mission accomplie. Et le major peut déclarer avec le sourire du vainqueur devant une carte du Canada large de 10 m., un stick sous un bras et de l’autre main pointant 16 villes canadiennes entourées de zones concentriques allant du rouge foncé au rose léger :

-      Si l’ennemi atteint ces 16 cibles, et si toutes les précautions sont prises, il restera 8 millions de survivants ! ( pause ) De quoi reconstruire un Canada fort et prospère !

Et le docteur Blackburn, psychiatre à l’hôpital de Hull, penché sur son lutrin, fixant de son estrade avec un sourire de bon aloi son auditoire captif tel un professeur :

            -      Des études scientifiques ont prouvé qu’en cas d’un pareil événement, 80% des survivants seront nerveux !

Toujours dans le cas de bombardement nucléaire. Il ne faut pas parler de catastrophe, surtout pas. Rester optimiste ! Garder le sourire ! Ne pas paniquer la population.

Dans le film terminé, dans les extérieurs tournés à Ottawa, on entendait les sirènes annonçant que les fusées nucléaires venaient de partir, on voyait les gens disciplinés quittant en hâte les bureaux, mais sans panique, les policiers aux visages imperturbables dirigeant normalement le trafic et les autos s’arrêtant aux feux rouges… Aussi une famille réfugiée dans un gros réservoir d’essence neuf enterré tout à côté de sa maison, avec ses provisions d’eau et de vivres, reliée au monde extérieur par la radio, attendant dans le plus grand calme qu’elle reçoive la permission de pouvoir sortir. Surréaliste. Comique. Totalement. Les mouvements pacifiques auraient dû l’utiliser. Mais il disparut dans les voûtes. Et la panique, si panique il y eut, fut de courte durée.

 


Le train du Labrador

Pour monter Ce soir là, Gilles Vigneault, j’avais loué une salle de montage chez Les films Delta, maison chaleureuse, présidée par le sympathique Jacques Colin, joyeux amateur de scotchs, située non loin de Radio Canada et qui fournissait des services techniques à cette Société d’État, à l’époque monopolistique. Jacques Dercourt, alors directeur de Les productions Internationales Gaumont y était de passage. Aux abois. Il avait commandé, sur la recommandation de mon ami Réal Benoit, deux scénarios à Gilles Sainte-Marie, cinéphile québécois fort distingué, deux scénarios à écrire pour la série Tous les trains du monde, achetée par Radio Canada. 4 ou 5 mois auparavant, Gilles avait écrit à Gaumont qu’il ferait « des scénarios Cournotiens », référence à Michel Cournot, alors critique branché du Nouvel Obs, ce dernier terriblement Godardien, référence à Jean-Luc Godard ! Depuis lors, malgré des lettres de rappel, pas de nouvelles. Le temps passait. Pour rencontrer les échéances, on devait commencer la production dans un mois. Aussi Dercourt vint lui même à Montréal pour voir le scénariste introuvable par lettres ou téléphone intercontinentaux. Sainte-Marie, subitement malade, venait d’être hospitalisé… Dercourt passa chez Delta où, angoissé, il  demanda à Jacques Colin, à qui il confiait la production technique, le soin de trouver deux scénarios dans la semaine.

Colin, après s’être réservé le Chemin de fer transcontinental, ce qui allait de soi, me demanda si je n’avais une idée pour un autre projet. Immédiatement j’écrivis une page sur le chemin de fer reliant Sept-Îles à Schefferville. J’expliquais que ce chemin de fer, construit en deux ans par une filiale, en partie, de la Bethlehem Steel, pour aller chercher le minerai de fer au Labrador, dans la nouvelle cité de Schefferville à 360 miles au nord. Comme autrefois dans l’Ouest, on mettait les Indiens dans des réserves et on dégageait ainsi d’immenses territoires et leurs richesses, sans même les consulter. J’écrivais que dans le plan de fin du film, on verrait un Indien, sous sa tente, regardant passer un convoi transportant le sol de son territoire… Le producteur de la série, Jean-Jacques Sirkis, un militant communiste habitant Courbevois dans la proche banlieue de Paris et y animant un ciné-club, fut enthousiasmé, mais inquiet. C’est beau, digne de Lénine m’écrivit-il. Il n’en revenait pas qu’au Canada on puisse présenter sans problèmes des synopsis, des idées semblables. Mais oui, on habite un pays libre. Jacques Dercourt, lui, partit pour Paris entièrement rassuré. Jacques Colin, homme convivial, occupé à son film, confia le soin du mien à Hubert Fielden, personne compétente et cultivée qui devint sur le champ un bon ami. Et on m’adjoignit un jeune homme de bonne famille nommé Mongeon, dont j’ai oublié le prénom, pour s’occuper des relations extérieures, en particulier auprès du QNSL, du Quebec North Shore and Labrador Railway. Mongeon devait obtenir la collaboration du QNSL. Comme pour Les Bûcherons où je n’étais pas allé au camp de la Dam C, je n’avais jamais mis les pieds à Schefferville. Ni pris ce train. Et je n’avais ni le temps, ni le budget, pour faire un repérage.

Je connaissait seulement Sept-Îles pour y avoir visiter une connaissance chère, Jean Faget, autrefois facteur à Viella, chez ma grand-mère, grand chasseur et pêcheur impénitent sur l’Adour, généreux et grande gueule, terriblement gascon, courageux résistant ayant gagné l’Afrique du Nord à travers les Pyrénées et les prisons de l’Espagne de Franco pour ensuite s’engager dans la Première Armée Française et participer à sa campagne d’Italie. Son Lee Enfield de Monte Cassino qui avait tué, disait-il, pas mal d’Allemands, soigneusement graissé et rangé dans le râtelier du petit salon avec cinq autres carabines. Il avait simplement échangé les cabots et les brèmes de l’Adour pour les saumons de la Côte Nord, les palombes pour les outardes et le lièvre d’Europe pour les orignaux et les caribous. Outre sa femme et son fils avec qui il entretenait des rapports machistes, il avait un beagle qu’il dorlotait et avec qui il ne parlait que Gascon. La mort de ce chien donna lieu, plus tard, à des funérailles touchantes et princières. Il avait émigré un an avant moi au Canada, directement à Sept-Îles, alors petit village de pêcheurs coupé du monde, pour travailler à la construction de cette voie ferrée et finir inspecteur des roues de wagon des convois de minerai de l’Iron Ore Company. C’était l’époque où les habitants de Sept-Îles jouissaient du 2e revenu par tête le plus élevé au Canada après Victoria, BC.

Hubert Fielden prépara en vitesse un petit budget de production, deux semaines de tournage, une équipe de quatre personnes, moi et mon assistant Camille Guy qui venait de terminer ses études en anthropologie et connaissait Schefferville et sa population montagnaise, le preneur de son et ami Serge Beauchemin, et le caméraman. On eut du mal à en trouver un de disponible. Je pensais avoir Labrecque, mais il se déclara pris. Hubert finit par trouver in-extremis un nouvel arrivant, Danois arrivant de Hollande, Hasse Kristensen, ne parlant pas français, mais suffisamment l’anglais. J’y ajoutait en douce, stagiaire hors pay roll, Jean-Yves Anctil, étudiant en anthropologie, frère de Jeanine Fortier. Arrivés à l’Hôtel Sept-Îles, je trouve à loger le dévoué et discret Jean-Yves chez le chef des Montagnais, Daniel Vachon et sa nombreuse famille. L’antenne chez les autochtones.

Malgré des appels à Montréal, toujours pas de nouvelles du QNSL qui devait nous fournir les billets de train. Avec la complicité du maire Donald Galienne, futur député à Québec, natif de Moisie et ami de Faget, je filme la ville de Sept-Îles et, document unique, la démolition ou plutôt le rasage de l’ancienne réserve indienne. Une petite journée. Galienne m’avait prêté pour ce la grande échelle mécanique des pompiers. Deux plans intéressants parmi d’autres. La caméra est à l’intérieur d’une ‘maison’ indienne. Des vêtements restent accrochés. Tremblement de terre magnitude élevée. La caméra sort en vitesse pour voir un bulldozer soulever l’habitation comme un fétu de paille, la rouler, l’écraser et la charger dans sa pelle. Puis deux hommes sortent en vitesse d’une autre transportant à bout de bras un poêle électrique comme l’armoire dans le film de Polanski, Deux hommes et une armoire. Trois jours passèrent sur les douze que j’avais. On devait compter les deux journées pour l’aller et retour à Sept-Îles. Je me plaignais auprès du maire jouant amicalement le cicérone dans sa ville que, en attendant, je filmais, du peu d’empressement du QNSL pour nous satisfaire…

Comme tous les soirs, nous mangions dans l’excellent restaurant de l’hôtel quand tout à coup un Monsieur, d’allure ‘jeune travailleur d’élections’, demande à s’asseoir à notre table. Il nous paye le repas, des scotchs, puis les vins qu’il me laisse choisir. Puis les digestifs. Il nous apprend qu’il possède la concession du wagon-restaurant. Je lui dit que nous avons une commande de Gaumont International. Que le film fait partie d’un série coproduite par la France, l’Allemagne, le Canada, le Japon, des pays du Moyen Orient, d’Amérique latine, etc… Il me vente l’Iron Ore qui a créé deux villes et le chemin de fer. Qui développe inlassablement la région. Je lui réplique qu’elle n’est pas ici par simple altruisme, mais pour aller chercher le fer que le Québec lui vend un cent la tonne. Et faire du fric. Normal. Que la Mauritanie par contre est actionnaire à 50% de la Minerfa, la Société française d’exploitation du fer au Sahara. Je lui dit que Sept-Îles pourrait accueillir une grosse usine d’aluminium, proche qu’elle est pour l’énergie des Chutes Churchill, avec son port naturel mieux placé que Bécancour pour recevoir les supers minéraliers amenant la bauxite de la Guyane ou de la Guinée, et aussi proche en terme de coûts de transports de Liverpool que de Montréal. Il insinue que je pourrais être un espion gaulliste envoyé ici par Gaumont dans le cadre de la découverte de minerai d’uranium dans le Nord et dont la France voudrait s’emparer. Il évoque la compagnie Picheney, à qui il en veut. Pourquoi ? Je ne sais. Lui non plus, sûrement. La moutarde commence à me monter au nez. Avec l’alcool, le ton monte.

-         Monsieur Lamothe, vous m’aviez dit que vous étiez cinéaste ?

-         Il n’empêche que je suis aussi économiste.

-         Donc, vous avez menti !

D’un bond, je me lève. Révulsé. Le pointant, je crie :

-         Et vous, qui êtes vous ? Et qui paye ce repas ? Si vous vous acharnez tant, je vais faire un film sur l’impossibilité de filmer la voie ferrée qui monte à Schefferville !

      Le monde entier le verra et comprendra !

Et vlan ! Dans la salle, tous les convives se taisent et nous regardent, effarés de l’esclandre. Mon interlocuteur se lève aussi, essaye de sourire et, tendant les bras vers moi et l’horizon :

-         Well ! Well ! Monsieur Lamothe, excusez moi. Well, vous êtes un vrai gentleman !

      Well !  Well !

      Le lendemain à 8 h un messager nous apportait à l’hôtel les billets de train. Et une autorité de l’Iron Ore tenait à me rencontrer.

Le Montagnais Bernard Vollant monté à bord durant la nuit, je le vis le lendemain et lui demandais s’il acceptait que je le filme. Il me tendit un numéro d’Écho Vedette dans lequel on mentionnait que le salaire de Monique Miller, pour la série Septième Nord était aux environs de 100 $ par jour. Bernard, appelé Le Boss par ses compatriotes montagnais, exigeait le même salaire ! 

-         Impossible. C’est une comédienne qui joue dans une série dramatique, qui a fait des études pour devenir comédienne. Je fais simplement un reportage. Tu auras une compensation, mais pas de cet ordre.

-         Et  bien, c’est non !

 Nous logions dans la réserve qui, légalement, n’en était pas une, dans les minables cabanes en bois entourées de boue profonde, posées à même le sol, dépourvues d’eau, sans commodités. Moi, avec Camille Guy, chez Jérôme et Marie St-Onge, qu’il connaissait. Toujours souriante, la Petite Marie, comme on l’appelait, interprète auprès des Montagnais, travaillait à l’hôpital. Jérôme, personnage truculent, imbibé d’humour, Indien adopté tout jeune par ‘Ti Bass St-Onge’, le Montagnais qui sauva le multi-millionnaire propriétaire du Chicago Tribune, le célèbre colonel McCormik, fondateur de la Quebec North Shore Paper d’une noyade dans le bout de Shelter Bay, travaillait dans l’arpentage. Un couple magnifique que je verrai longtemps par la suite. Dans mes tournages ultérieurs à Schefferville je logerai chez eux et Jérôme viendrait habiter chez moi à Montréal pour traduire mes films. Michelle Audet, la vedette du Silence des fusils est leur petite fille…

Je filmais des équipes réparant la voie ferrée, l’extraction et le chargement du minerai, les chauffeurs de locomotives et leur travail pour conduire d’un trait ces lourds convoies du plateau labradorien au bord de la mer, etc., mais aussi la Réserve et sa misère. Ce qui fit jaser les habitants blancs de cette ville minière, inquiéta la Compagnie. Un jour, je reçois un message me disant que le Président du QNSL était arrivé sur place et désirait me rencontrer à bord de son wagon privé ! Il m’invitait à prendre le petit déjeuner. Donc, le lendemain, petit déjeuner à deux dans son wagon spacieux, lambrissé, élégant, décoré de grands bouquets de roses fraîches. Le luxe dans cet univers de roches rouillées, de sable ferrugineux, de toundra austère. Devant moi, un Monsieur élégamment vêtu qui s’excuse de ne pas parler français. Mais, me dit-il, son cuisinier le parle.

Il est venu pour me parler des Indiens, qu’il aime beaucoup, me dit-il. Et que l’Iron Ore engage comme ouvriers. Une des rares compagnies à le faire. Mais il n’aborde pas leur statut comme ouvriers, ce que plus tard je connaîtrais. Renseignements pris sur lui, j’apprendrais aussi qu’il appartient à une confession protestante humaniste, genre Quakers, qu’il s’y active. J’en profite pour lui demander, tout en mangeant toasts, bacon et œufs frits, de nous transporter au lac Ménéhec, parce que, entre temps, Bernard Vollant s’est ravisé. Il s’est rendu compte de ce que je faisais, que je n’étais pas un simple voleur d’images. Et il m’a invité à l’accompagner à la chasse aux oies.

Je fais rentrer le caméraman pour prendre quelques images du Président dans son wagon. Je ne les ai pas utilisées. Trop facile. Et nous partons sur les rives de Ménéhec avec Bernard, sa mère, sa femme, son fils et son dernier né. Et Bernard plante sa tente sur une butte sur le bord du lac, juste devant la voie ferrée. Incroyable ! Le plan dont j’avais rêvé, je vais pouvoir le faire. Mais le temps n’est pas toujours clair. Par moments, il pleut légèrement. Deux réparateur de la ligne téléphonique, discrets, nous accompagnent. Après avoir filmé la construction de la tente, je fais mettre la caméra en place, au pied de la voie, face à la tente, armée du zoom 12 - 120. Serge a placé deux micros, un près des rails, l’autre près du campement indien. Nous attendons. Enfin j’entend un train de minerai arriver. Hasse tourne. Derrière lui, nerveux, je lui dit de zoomer lentement sur le campement de l’Indien après le passage du convoie. Il ne m’a pas bien compris. Il panne sur le wagon de queue ! Terrible déception. Je hurle. Hasse se retire pour pleurer. Serge s’approche de moi. Il me trouve dur. Hasse Chritansen n’avait pas bien compris. Je m’excuse, platement. Les deux ouvriers se mettent en contact par téléphone avec la mine. Un autre convoie tout aussi important doit partir dans trois heures. Nous tuons le temps. Il bruine un peu, puis le temps se lève. Et les trois locomotives suivies de 135 ou 165 wagons apparaissent. Louis Marcorelles, alors au Cahiers du Cinéma, les a plus tard comptés. Moi pas. Et nous tournons ce plan dont Jean-Jacques Sirkis m’écrivit qu’il resterait gravé dans tous les ciné-clubs de France et de Navarre. Dont, dans ma synopsis, j’avais rêvé.

Après une semaine, étant de retour à Sept-Îles, je me rend au bar Chez xxx où les travailleurs des mines et de l’usine de concentration, les fins de semaine, vont se changer les idées. Avant de rentrer à Montréal, nous y filmons ce Reel du Chemin de Fer, cette fois interprété par le trio Lorraine Lessard, trois fille de Thetford Mines, dansé par Mimi, une jeune Italienne de Montréal, devant un parterre d’ouvriers bruyants.

Alain Godon, un Français, monta le film avec moi. Rapidement. Sans plans de coupes, sans fondus enchaînés. Au diable les grammaires du cinéma. Là, pas de conflits. Personne n’est fonctionnaire jouissant de droits acquits. Le film n’alla pas dans les festivals. Il n’était qu’un épisode d’un série de treize. Mais plus tard, il fut sélectionné dans des manifestations, certains le préférant aux Bûcherons de la Manouane. C’était une semaine de tournage, où je choisissais les angles et les focales, les sujets, sans conflits avec les producteurs, en toute liberté. À la Réserve de Maliotenan, le Père Omer Provencher le projetait aux fidèles tous les dimanches dans l’église, à l’heure des vêpres. Ils ne s’en lassaient pas. Le chef, Daniel Vachon, me déclara :

-         Dans ce film, tu dis ce que nous on veut dire !

Beau compliment. Il contribua à asseoir ma réputation parmi les Montagnais à l’heure où j’entreprendrais le tournage de la série Carcajou et le péril blanc.

Un an ou deux plus tard, je voulu récupérer les images que j’avais prises de la destruction de l’ancienne réserve. Hélas, elles étaient parties aux vidanges de Montréal. Mes petits enfants, ce fut un film que je fis dans la joie, sans tension, très décontracté, loin des absolus confus du Cinéma vérité que j’emmerde. Ses tenants non jamais pensé que Réalité et Vérité sont deux concepts totalement divergents. Non rien à voir l’un avec l’autre. Et comment filmer la réalité, ou la vérité ? Le cinéma est mensonge, disait Fellini. Ce dont je n’ai jamais douté.

Il y a dans ce film un plan dont je suis fier. Un plan fixe à très large focale, à la 10 mm. Dans le wagon, Jean-Yves Anctil parle avec deux Indiens, Pierre McKenzie et un Naskapi. Ils s’échangent une bouteille de Gin Bold. Le Naskapi, pendant que Pierre parle des rêves et du tambour, me la tend en arrière de la caméra. On voit ma main la saisir. Puis, dans le même plan, ma main la redonner au Naskapi et lui la redonner de l’autre côté de l’écran, face à lui, à Serge Beauchemin, qu’on ne voit toujours pas. Une image complexe, qui excite l’imagination du spectateur, amené à s’interroger sur ce qui se passe derrière la lentille, sur ce qu’il ne peut pas voir. Et qu’on ne lui montre pas. Faire éclater le cadre. Gilles Groulx aimait beaucoup cette image. Qui renvoie, sans aucune comparaison de ma part ! aux Ménines de Vélasquez. Par contre Gilles Carle appréciait beaucoup le plan d’arrivée à Schefferville, deux ou trois ouvriers marchants rapidement sur une voie ferrée et transportant leurs valises, vus de loin, à travers l’espèce de hublot embué et givré dont on voit le cadre, du wagon en mouvement. C’est de tout ça que je racontais dans le temps à mes étudiants en cinéma. Peu importe si une image est gravée sur une pellicule à émulsion chimique ou enregistrée électroniquement, c’est que l’Image soit ! Porteuse d’émotions. Et de rêves.

 Vous comprendrez qu’avec le cinéma direct on est capable de transfigurer le réel, de le faire exploser, de faire surgir des rêves. Comme dans la fiction. Mais c’est dur et peut être plus compliqué. Les grands photographes l’ont fait et le font. Le quotidien, en soi, est toujours plat. Il faut sortir de la cuisine en y restant, en la captant différemment. Pour cela, être en état de grâce. Et cet état, il faut le chercher. Il ne nous est pas donné tous les jours, comme ça, par le Saint-Esprit, comme la manne aux Hébreux dans le Sinaï.


Le film sur l’Expo ou une autre expérience abracadabrante dans les airs…

 Vers la mi-décembre 1966, Pierre-Louis Mallen, Bourguignon si je ne m’abuse, ou du Lyonnais, chargé de représenter l’ORTF à Montréal, me commanda un reportage sur la préparation de l’Expo de Montréal, qui devais être diffusé sur les chaînes françaises le soir de la Saint-Sylvestre. Je vous parlerais d’abord de Pierre-Louis Mallen, dont la nomination comme correspondant à Montréal suivit le visite d’État de Jean Lesage à Paris en novembre 64. Lesage se plaignit, auprès de de Gaulle que les affaires concernant le Québec étaient couvertes, quand cela se produisait, par l’antenne New Yokaise de l’ORTF. De Gaulle, immédiatement à Peyrefitte, Ministre de l’Information :

-         Qu’est ce que j’entends, Peyrefitte, l’ORTF n’a pas de correspondant au Québec ?

Sur le champ, Pierre-Louis Mallen, ancien MRP devenu gaulliste militant de stricte obédience, sans expérience en télévision ou audiovisuel, fut nommé correspondant de l’ORTF à Montréal. Il n’avait pas même de bureau pour s’installer. Radio-Canada, généreuse, lui en fournit un dans son siège, sa demeure de l’époque, le vieil Hôtel Ford. Et Pierre-Louis Mallen se fit filmer, des bancs de Terre-Neuve où il naviguait à bord d’un aviso de la Marine Nationale escortant la flottille de pêche française, jusque dans l’Artique, aux environs du pôle magnétique, d’où il communiquait en direct avec Paul-Émile Victor alors dans l’Antartique. Croyant servir la France, voulant faire partager aux autres son étonnement devant la dimension physique du pays, ce comportant comme un enfant gâté, il  utilisait pour sa petite gloriole ce jouet qu’on lui avait confié. Il avait trouvé son souffre douleur en la personne d’un de sas assistants, un jeune homme maigre, de tempérament soumis, dévoué, natif de Bayonne, nommé Lagonelle.

       -    Lagonelle, bougre d’imbécile, allez me chercher cela !.

Et Lagonelle, maugréant « il est épouvantable ! » mais prenant les jambes à son cou, courrait chercher un panneau. Tel un bidasse devant le Sergent-Chef.

Donc Pierre-Louis Mallen veut se remettre en scène, faisant lui même le bilan politique de l’année écoulée en survolant les pavillons encore inachevés de l’Expo de Montréal. Pour cela Monsieur Dupuis lui fournit un gros hélicoptère, deux ponts, de l’armée canadienne duquel il pourra survoler en rase motte les ïles Sainte-Hélène et Notre-Dâme. Interdit, parce que trop dangereux. Mais permission spéciale accordée pour le délégué de l’ORTF. Par exemple, survolant le pavillon du Québec, on pourrait le voir évoquant les relations avec la France dont il survolerait ensuite son pavillon… Puis aller du gros dôme géodésique des  USA au pavillon de l’URRSS. Donc, il fallait synchroniser discours, plan de vol et vitesse de l’aéronef par une température glaciale. Tout en laissant la portière grande-ouverte. On avait beau crier à tue tête, on ne s’entendait pas. Difficulté à capter un son témoin. Le tout, sans voir le pilote. Mallen lui tenait à être vu, d’un geste impérieux, désigner vu de haut, tel Zeus,  les États par leurs divers édifices en commentant et morigénant suivant son humeur la conduite de certains et pointer directement leurs pavillons. Et aussi être admiré en s’embarquant sportivement dans le gros appareil, avec une caméra le filmant à fin que chacun comprenne bien ce qui allait se passer ! Qu’on se le tienne pour dit ! Jeanine Euvrard, ma collaboratrice, jouait la script en tenant fermement derrière la caméra et dans le vent violant des cartons où elle avait inscrit en grosses lettres le texte de la vedette qui, quoique l’ayant écrit, ne le savait  pas par cœur !

Une fois ce cirque achevé, je faisait développer la pellicule. Fier du résultat technique. Mais Mallen le refusa. Il fallait recommencer. Étant assis trop bas, il n’avait pas assez tiré ses chaussettes ni suffisamment baissé les  jambes de son pantalon. Parfois on apercevait la peau rose se ses jambes. Il s’écria :

          -      Si ma mère voit ça, qu’est ce qu’elle va penser de moi ! Il faut tout reprendre.

Le lendemain, on repartit à zéro. Piere-Louis Mallen avait revêtu une combinaison genre ski doo qu’il portait chez les Esquimaux ! On ne risquait plus de voir la peau de sa jambe. De nouveau, Lagonelle se faisait engueuler. Peut être à notre place. Qui sait. Et le même cirque reprend avec l’hélico. Les pavillons vus de haut, le vent par le portière, le froid cinglant et Mallen, qui savait mieux son texte, penché sur le site de l’Expo, admonestant l’Univers.

Un jour après, le soir, je vais au laboratoire Mont-Royal, sur la rue Saint-Antoine chercher la pellicule développée et le négatif. J’y tombe en plein party de Noël. C’est la fête. Un ou deux verres et je m’en vais chez-moi, alors rue Querbes au coin de Bernard. Je stationne ma wolk sur la rue Hutchison. À l’époque, mes petits enfants, on n’avait pas le droit de stationner plus de quatre heures dans Outremont, ville indépendante ! Puis je gagne à pied mon domicile en marchant sur le trottoir de la rue Bernard, vêtu d’un duffle coat beige, mes bobines de pellicule sous la bras. Une auto de police m’avait suivi de loin depuis que j’avais garé mon véhicule. Tout à coup, elle accélère et met une roue avant sur le trottoir, à côté de moi. Un policier ouvre la vitre gauche. Il me hurle :

-         Hey ! Qu’au c’est que tu porte là ?

-         Pardon Monsieur. Pourquoi vous me posez cette question ?

-         Maudit Français de cul !

Et ils se précipitent sur moi, me tordent un bras, me projettent contre leur automobile et saisissent mes boites. Les bras en l’air, la tête contre le capot, je suis fouillé sans ménagement. Après avoir saisi portefeuille, clefs, carnet d’adresses, montre, divers papiers, gants et mouchoir, hurlant des Hosties, des Tabanacles et des Côlices après le Maudit Françâs qu’ils veulent disent-ils ‘civiliser’, ils me projettent sur la banquette arrière. Je l’ai appris plus tard, ils étaient sur la piste d’un réseau marseillais de distribution de films pornos. Et ne distinguaient pas l’accent gascon du marseillais ! Et ils me conduisent au poste du quartier, coin Laurier et Saint-Laurent, actuellement caserne de pompiers. Ils me poussent dans le hall. Là, un jeune policier, tout jeune, un gringalet, flottant dans son uniforme, fait aller une règle carrée en métal à moins de 5 cm de ma figure, vivement, aller retour. Je m’efforce, je ne bronche pas, je ne pose pas mon bras devant mon visage, pas un geste de défense. J’espère éviter ainsi le passage à tabac. Fatigué, sûrement, ne voyant pas de réaction de ma part qui lui servirait de prétexte, il me laisse. Un autre policier passe en revue les différents papiers que renferme mon portefeuille. Il s’arrête sur les photos.

      -     Celle là, qui c’est ?

-         C’est ma blonde.

-         Et celle là ?

-         C’est ma mère.

-         Elle doit être grayée en hostie avec un fils comme toè ! Il y a longtemps que tu es allé de l’autre bord  ?

-         Trois mois à peu près.

-         Ah, Monsieur voyage ! Monsieur voyage !

Puis s’apercevant qu’il me manque des cheveux au sommet du crane, il s’écrit :

     -     Maudit faux prêtre, tabarnaque !

Un autre policier veut me faire enlever les lacets, mais j’ai aux pieds des loafers  qui n’en ont pas. Puis j’ai un pantalon ajusté sans ceinture. Frustration. Ils me laissent debout. J’avise sur un espèce de guéridon un appareil de téléphone. Je lui demande si je peux m’en servir.

-         Pourquoi faire  ?

-         Pour appeler mon avocat.

-         Icitte on est civilisé ! Côlisse, tu devrais le savoir ! On réveille pas le monde la nuit ! Tu l’appelleras juste après les fêtes, ton avocat !

Au bout d’un moment, deux policiers me conduisent au sous-sol de l’édifice. Une odeur de pisse et de vomis. Des cellules moyenâgeuses accordées au type d’édifice à fausses tourelles et créneaux qui les abrite, où est entassée, derrières de gros barrots en fer, une faune majoritaire d’immigrants, si je peux en juger. Certains sont ivres, d’autres parlent tout seuls, un autre a la tête en sang… Un policier fait claquer la porte de la cellule derrière moi et tourne la clé. Je ne suit pas fier, dans ce cul de fosse. Personne ne sait où je suis, sauf moi ! Un mauvais rêve de kidnapping…

Au bout d’une ou deux heures, des policiers viennent me prendre, avec d’autres, et me conduisent au panier salade  qui vient stationner à côté. Avec les autres, je sort du véhicule blindé au poste central, rue Bonsecours. Nous sommes là, une centaine de prisonniers dans une grande salle vide à tourner en rond ou à attendre debout. Au bout d’une longue enfilade, enfin, accroché au mur, j’aperçoit l’unique téléphone. Je fais la queue. Au bout d’une heure je peux rejoindre et réveiller Jean Fortier. Il prend au passage Yvan Corbeil. Une demi-heure et ils sont au poste. Les policiers ne permettent qu’à un individu de venir me voir. C’est Jean Fortier à qui, m’a t’il dit, ils se sont adressé l’appelant ‘Body !’. Jean et moi discutons ferme avec ces brillants gardiens de l’ordre. Ils acceptent de me libérer. Sans rançon ! Et ils me rendent dans une enveloppe les objets personnels confisqués. Mais pas les films ! Grosse discussion. Ils prétendent ne pas les avoir. Et moi, je ne sortirais pas sans les films. Le contrat pour l’ORTF et je n’ai que 5 jour pour le finir. J’explique que c’est une œuvre à la gloire de Montréal. Pour l’Expo. Vingt minutes plus tard, ils les apportent. Ils n’ont pas eu le temps de les visionner. Heureusement pour le négatif. Les boîtes n’ont pas été ouvertes. Mais ils les retiennent.

-         Avant de pouvoir t’en aller, signe ici.

Et le policier me tend une feuille où il faut que j’appose ma signature en bas d’un grans espace blanc. Que je m’aprête à barrer d’un trait de plume. Ce que voyant, prestement il me retire la feuille en disant que je vais de nouveau aller derrière les barrots. Fatigué, finalement j’appose ma signature dans le bas, sachant très bien qu’ils pourront écrire au dessus ce qu’ils voudront pour justifier mon arrestation. Je suis libre. Le jour va commencer de poindre sur Montréal.

Cela fit tout un tintouin. Pierre-Louis Mallen, courroucé, diligenta une plainte au Maire de Montréal Jean Drapeau. Sur les comportements abusifs et grossiers des policiers. Sur mon arrestation totalement arbitraire. Sur tout le reste… Je narrais cet incident à une émission de radio à Radio-Canada. Mon avocat, Claude-Armand Sheppard, m’incita à poursuivre  la police de Montréal, disant qu’il m’assisterait gratuitement. Je n’en fit rien, connaissant l’esprit de corps de cette corporation… Et subodorant sa capacité de vengeance.

C’était la première fois que j’allais derrière les barrots. Je m’y suis retrouvé une deuxième fois, mais volontairement. Un collectif d’artistes avaient décidé de protester contre une loi de Montréal, édictée par le même maire, qui permettait d’arrêter tout groupe de plus de trois personnes marchant ensemble sur la voie publique. On était à l’époque du FLQ. Un peu plus de cent comédiens, écrivains, cinéastes se trouvaient un soir dans la grande salle du Monument National, angle Dorchester et Saint-Laurent. Nous sommes sortis ensemble. Devant  la porte nous attendaient un cordon de policiers et des paniers à salade. Pendant qu’un policier lisait le règlement municipal, dans un autre haut-parleur le poète Gaston Miron déclamait la Charte Universelle des Droits de l’Homme. Gaston, comme nous tous, fut embarqué, poliment, avec même prévenance je dois dire. Les policiers avaient reçu des ordres  stricts, beaucoup de vedettes du petit écran se trouvant parmi les contestataires. Et nous fûmes tous conduits dans le hall du poste de police. Nous passâmes là une partie de la nuit dans une atmosphère festive, le temps pour d’être interrogés individuellement par trois policiers. Un du municipal, un du provincial, et un du fédéral. De prendre nos photos anthropomorphique, une de face et une de côté. Ainsi que nos empreintes digitales, avant d’êtres libérés. De brillants avocats constitutionnalistes payés par la CSN nous représentèrent au procès. Ce règlement municipal fut défait. Jugé ultra-vires, je crois.


Le Mépris n’aura qu’un temps

      Dans tout ce bourdonnement, dans tout ce brouhaha de productions, mon voisin d’Outremont, Pierre Vadeboncœur me dit que Michel Chartrand voulait me commander un film pour la CSN, pour traiter de l’aliénation dans le monde du travail. Pierre m’écrivit un texte théorique de quelques pages sur la façon dont il concevait l’aliénation des travailleurs québécois. Je sais qu’il  y était question de la face vérolée de Claude Ryan… Un film de 30 m. en noir et blanc. Budget de 12 000 $. Enfin, je pouvais quitter un instant l’univers des professeurs, des ‘conseillers’, des fonctionnaires charmants… Et me frotter de nouveau à l’univers rude des travailleurs manuels. Le côtoyer. Cependant la modicité du budget ne me permettait pas de  m’éloigner beaucoup  de la ‘société pédagogique’, mon gagne pain, et je continuais à tourner dans les écoles en compagnie de charmantes maîtresses de classes et conseillères en éducation… Et à toujours monter ces films comme Les Bûcherons, sans plans de coupe et sans fondus enchaînés… Connaissant les microcosmes des chantiers de construction pour y avoir travaillé comme terrassier, durant l’été 54, à Laval des Rapides sur le Boulevard Marois et sur la Rue de Galais où j’aurais pu être écrasé, la profonde tranchée que je creusais sans soutènements (économies ! ) avec deux Siciliens s’était heureusement effondrée durant la nuit. Puis comme peintre en bâtiment à Montréal où j’avais obtenu ma carte de compétence, contre une bouteille de gros Gin de Kuyper offert à un responsable syndical. Je décidais de prendre deux semaines de mon temps. Je plongeais.
Tout d’abord, je me présente à l’entrée du chantier de Radio-Canada. Suspicion du gardien. Pour qui je voulais faire un film ? Et puis le chantier n’était pas encore ouvert. Simplement on recrutait des travailleurs. Le thème à traiter : Ces travailleurs qui vont construire la tour et les studios, qu’elle sera leur place dans l’orientation de l’information véhiculée ? Trop tôt. Ensuite je me présente sur le Boulevard Saint-Laurent au coin de Notre-Dame, à l’entrée du chantier du Palais de Justice. Les ouvriers, tous inscrits à la FTQ, m’en interdissent l’accès. Je fais un film pour la CSN ! Alors, voyons, chantier FTQ, Close Shop … Mon ami Guy Cormier, éditorialiste à La Presse, me permet de filmer de son bureau qui surplombait une partie du chantier. Mais ça serait faire un film de voyeur… Et les droits de diffusion ? Le thème aurait pu être : L’information jounalistique, qui la contrôle ? Je m’orientais alors vers les grands chantiers de construction des logements de l’Île des Sœurs, sur l’Île du même nom. Thème : Ces ouvriers, qui construisent des appartements d’un certain standing, comment et où vivent-ils ? Mais il fallait parvenir à les filmer à l’ouvrage. Cette Île des Sœurs où, dix ans auparavant, étudiant à l’Université, j’avais sans succès répondu à une annonce recherchant, pour les nouveaux propriétaires, des surveillants de nuit.
Mon complice Guy Borremans tenait toujours la caméra dans nos pérégrination. Aussi j’engageais Michel Brault pour former une deuxième équipe et nous nous présentons ainsi pour filmer la responsable des ventes dans les appartements et maisons modèles. Pendant que, avec Michel, je suis la présentatrice, Guy et l’assistant Yves Sauvageau, échappant momentanément à la surveillance, grimpent sur un toit pour tourner les ferrailleurs en train de poser l’armature du béton armé. Ensuite, naturellement, je pourrais les y rejoindre. Et le tour était joué. Nous prîmes des contacts avec certains ouvriers, donc le Gaspésien Roussil, qui acceptèrent de nous rencontrer après l’ouvrage dans une taverne familière. Et tout s’enclencha j’allais dire, merveilleusement. C’est à la demande d’un des responsables du Plan de Développement qui nous accompagnait que nous nous rendîmes à l’ancienne étable de la ferme des sœurs transformée en manège, dont ce Monsieur était très fier. En y arrivant, une belle cavalière en plein exercice. Guy commence à tourner. Elle descend de cheval et, nous voyant, tombe dans nos bras. C’est Geneviève Bujold s’entraînant pour jouer la Reine Anne pour le film britannique
Anne of the Thousand Days! Étant déjà sous contrat, elle nous supplie de ne prendre aucune image d’elle. Le Monsieur nous propose de faire monter à cheval une autre belle fille qu’il nous présente comme sa sorte de secrétaire. Guy tourne. Ce que voyant une agréable française assise sur les gradins à côté de nous, bombe sur la tête, minaude.

Je lui pose une question : -         Vous aimez ça, l’équitation ?
-        
Si je passais une journée sans en faire, je crois que je serais mala-ade !.

Et elle démarre. Comme vous avez vu le film, je ne vous le raconterai pas. À ma demande, elle nous montra son appartement et parut enchantée. D’où cette séquence magnifique. Plus tard, je m’en suis voulu un peu de l’avoir ridiculisée. Son mari allait travailler à Québec pour SMA. C’était un bon jeune émigré français, informaticien timide, qui se cachait dans l’appartement quand nous filmions. Quant à elle, elle s’était enquis si elle pourrait trouver à Québec un manège chauffé pour pratiquer son équitation ! 

Dans l’appartement de Roussy, rue Ontario dans Hochélaga, comme dans celui de la tour de l’Île-des-Sœurs, la caméra tournait déjà quand j’ai sonné à la porte. Pour que les occupants n’aient pas le temps psychologique de se préparer au tournage. Procédé que j’utilisais avec succès dans des films éducatifs.  

J’avais tenu, me rappelant l’éboulement de la tranchée à Rivière-des-Prairies alors que j’étais terrassier, à évoquer le drame de l’effondrement de l’échangeur Turcot. Pour cela j’interviewait un Italien, responsable à la CSN des travailleurs de la construction, au comptoir du café Italia sur le Boulevard Saint-Laurent. Et j’essayait de faire parler, sur le chantier de l’ONF, l’édifice Normand McLaren, des ouvriers témoins de cette catastrophe. Immigrants italiens, ils avaient peur. De quoi ? Je ne sais. Ils étaient immigrants, voilà. Quand, après le tournage, Michel Bourdon, un permanent de la CSN, plus tard député péquiste et époux de Louise Harel, mort depuis du cancer, me rencontra au restaurant Chez Vito, sur Côte-des-Neiges. Il sortit de la poche de son veston une petite bobine de film non enveloppée et me la remit. C’était le tournage, fait par qui ? du captage par une grue des corps des victimes que le lendemain du drame on recueillait sous des tonnes de béton. Quand, quatre ou cinq ans plus tard, le film passa à Télé-Québec, une dame me téléphona. Ella venait de reconnaître un gros plan du visage tuméfié de son mari. Elle me demandait un extrait du film, pour ses enfants, trop jeunes pour avoir connu leur père. Et qui ne reçurent pas de compensation, le juge ayant déclaré l’entrepreneur, malgré les évidences, non responsable.

Le plan en couleur de la Banque Royale, qui m’a été reproché comme Hollywoodien, c’est délibérément que je l’ai voulu ainsi, et au grand angulaire. Pour en accentuer le côté ‘Temple de l’argent’. Vous au moins, mes petits, vous le comprenez. C’est aussi con que ça. Les gauchistes, dont certains de mes amis, qui l’attaquèrent collectivement ainsi, s’en prenaient, d’après moi plus à ma personne qu’au film. J’étais un des directeurs de SMA, catholique et souverainiste militant. J’avais beau avoir été ouvrier de la construction, je n’étais, d’après leur  Vulgate, qu’un humaniste bourgeois ! Et je ne pouvais faire, d’après eux, qu’un film bourgeois. Et eux maoïstes ou marxistes-léninistes, écrivant en s’abritant courageusement derrière un ‘collectif’. Donc révolutionnaires ! Pierre Vadeboncœur s’est chargé de leur répondre. Et Yvan Patry, avec beaucoup plus d’argent que moi, réalisa trois ans plus tard, pour contrer Le Mépris n’aura qu’un temps, On a raison de se révolter, film didactique conforme aux dogmes… tourné lors de la grève chez Goodyear à Joliette. Je ne reçu de la CSN en tout que 6 000 $, pour produire ce film de 95 minutes. Heureusement que Jean Billard me confia 3 ou 4 commerciaux. Je cherchais un titre. C’est Pierre Vadeboncœur qui me suggéra Le Mépris n’aura qu’un temps.

Je le montais dans mes temps libres en compagnie de Francine Saia. Sous la forme d’une symphonie avec en ouverture le Te Deum de Berlioz dont les accents majestueux illustrent et éclairent les pauvres images d’archives que me confia Michel Bourdon. Méditation sur la mort. À un militant libéral qui, à Rimouski, me parlait de l’assassinat de Pierre Laporte, je fis remarquer que la mort de ces travailleurs était aussi dramatique que la mort du Ministre.

Ce documentaire tourné en 16 mm reçu un accueil délirant partout, dans tout le Québec où il fut projeté avec l’aide de la CSN et de la Société pour la diffusion de la Culture. En Abitibi comme au Lac-Saint-Jean, dans le Bas du Fleuve comme dans les Cantons de l’Est. Au festival de Tours, il fut reçu avec enthousiasme par la critique française et même Pierre Perrault pondit à son sujet un texte élogieux. Je n’envahissais plus son domaine... Le lendemain de la mort de Pierre Laporte, fut organisé au cinéma Verdi une projection de mon film pour des journalistes français qui venaient d’arriver et qui ne connaissaient pas  le Québec, dont un du Figaro. Organisé par qui ? Je ne m’en rappelle pas. Pour les sensibiliser aux sentiments profonds des québécois. L’inconscient du pays. Claude Ryan, qui était là, et qui le voyait pour la première fois, sorti de la salle tout ému. Il me serra la main.

-         Arthur, c’est un bon film que tu as fait. Très bon. Mais il serait meilleur s’il était moins engagé !

Cher Claude. Essentiellement, il me reprochait les dessins comiques de Pierre Cornellier insérés dans la séquence de l’appartement de la tour de l’Île-des-Sœurs. Et qui faisaient s’esclaffer l’oncle de Pierre, Michel Chartrand. Une babiole que je m’étais payée. J’aurais pu l’enlever, le film n’aurait rien perdu.

 


La neige a fondu sur la Manicouagan

    Gilles Carle, Gilles Groulx et moi avions la commande de réaliser chacun un film de 30 m. dramatique sur l’hiver. Les titres de travail : HIVER 1, HIVER 2 et HIVER 3. Qui devinrent LA VIE HEUREUSE DE LÉOPOLD Z, LE CHAT DANS LE SAC et LA NEIGE A FONDU SUR LA MANICOUAGAN. Pour mon HIVER 3, je demandais à mon nouvel ami Gilles Vigneault qui devait jouer dans le film avec Monique Miller, de me composer une chanson thème. J’attendais impatiemment. Pas de nouvelles. Une nuit, vers 4 h. le téléphone me réveille. Gilles tout excité : -         Arthur, je crois que je l’ai ! Mon Pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver ! 

Et me tape sur son piano les notes du refrain… Génial.
On doit le tourner rapidement, Monique Miller ne pouvant rester que 4 jours. Elle devait rentrer à Montréal pour jouer dans un télé-théâtre. À l’époque d’avant la bande vidéo, les dramatiques, séries et autres devaient obligatoirement être captés en direct, sans reprises. Du théâtre ! Pour la grande comédienne qu’est Monique Miller, la télévision est son presque unique gagne pain. Loyauté et fidélité, vertus cardinales. Quand elle dû partir à Montréal, immédiatement après avoir tourné le dernier plan du film, grosse tempête de neige. Québécair annule son vol à Manicouagan. Anxiété. Ce fut un maître chauffeur de l’Hydro qui la conduisit dans un station jusqu’à Baie Comeau, 135 miles de route totalement recouverte de près de deux pieds de neige, neige qui continuait à tomber, le véhicule jouant bien malgré lui au chasse neige. Juste à temps pour l’avion.
Nous étions fin janvier, le très grand froid et les jours brefs. Gilles Gascon, directeur de photo et opérateur, avait amené une grosse Mitchel 35 mm de studio, très lourde et fragile, que l’on bougeait à grand peine sur le sommet de la colline surplombant le chantier. Je n’avais qu’une équipe de 5 personnes… J’aurai aimé avoir Borremans, mais quand j’étais allé le voir une eième fois dans son appartement dans un immeuble au coin de la Côte-Sainte-Catherine et Mont-Royal, occupé à assembler des autos miniatures, morose, il m’avait paru complètement désabusé. Le très fidèle Claude Pelletier enregistrait le son.
Très influencé par le cinéma d’Antonioni, La Notte et L’Aventura et par L’Année dernière à Marienbat de Resnais, je traitais du drame d’une femme oisive confrontée à un univers désolé, écrasant, à un mari ingénieur parlant béton et barrages. Elle veut fuir  au Mexique, au soleil. Auteur timide, je la fait revenir dans sa roulotte au moment de prendre l’avion. Normalement, elle aurait dû foutre le camp. Je montais moi même ce film d’une heure pour lequel Maurice Blackburn composa une trame sonore remarquable. Aidé par les chansons de Vigneault. Et même sans leur aide. Un seul pépin : un jour que je rentrais à l’ONF vers 8 h., je surprend, dans une autre salle, le producteur Marcel Martin en compagnie de Georges Dufaux en train de monter une autre version du film pour essayer de le ramener à une demi-heure ! Ils eurent honte ! Et je partis en gueulant dans les corridors déserts.
Le résultat, un film que j’aime. Au début envoûtant. Manque d’élégance dans le traitement des flash-back, dû autant à mon inexpérience qu’à l’extrême modicité du budget. Cette œuvre a encore aujourd’hui de farouches et inconditionnels admirateurs. Il fut un des deux films de long métrage, avec LA VIE HEUREUSE DE LÉOPOLD Z, présentés au 2e Festival du Cinéma Canadien. Le jury délibéra. La journée passa… Ce n’est que le lendemain que le film de Carle fut couronné. Cela n’alla pas sans peine. J’ai su qu’un des jurés, un nommé Roberto Rossellini, défendit âprement mon film…


La moisson

Arrivant au Canada, je rêvais d’aller dans l’Ouest, parcourir ces plaines sans limites. Faire la moisson dans ce que j’imaginais être un grenier à blé du monde. Un rêve de paysan. Je soumis un projet de film à l’ONF qui l’accepta. Pas de thèmes sociaux politiques. Un film impressionniste tourné en écran large, en 35 mm. Budget confortable.
La recherche. À Winnipeg, je visitais un architecte nommé Ètienne Gaboury, ami des frères Bretons,  mes colocs chez Fernand Cadieux qu’ils avaient connu au collège des Jésuites de Saint-Boniface. Il m’introduisit dans son univers familial. Ses ancêtres, des premiers pionniers du Manitoba, contemporains de Louis Riel. Je visitais la Cathédrale de Sain-Boniface et m’inclinais sur la tombe du héros des Métis. Puis étais reçu par des professeurs de l’École d’Agriculture du Manitoba qui me présentèrent la dernière semence de blé crée par eux et plus résistante aux maladies cryptogamiques et à la sécheresse. J’emmagasinais cette dernière mise à jour fort utile dans mes conversations ultérieurs avec les fermiers. Puis, ayant  loué un char, je filais visiter les villages, Saint-Norbert, Sainte-Agathe, Saint-Jean-Baptiste, Letellier et la réserve proche des Saulteux, tous dans la vallée nonchalante de La Rouge, entourés de beaux arbres enracinés dans la profonde terre noire. Mais séparés les uns des autres par des communautés Hutterrites, Mennonites et autres villages anglophones implantés sciemment et doucement par les nouveaux maîtres Anglais me disais-je, dans le but d’empêcher la constitution d’un grand ensemble francophone. Oh, Louis Riel ! Puis m’éloignant de la vallée, je visitais Notre-Dame de Lourdes et Saint-Claude, deux villages peuplés par des immigrants français dès la fin du XIXe siècle où au début du XXe, des Auvergnats, des Vendéens et autres, répondant à l’appel des missionnaires Oblats.
Sur la recommandation d’un agronome, j’étais reçu, à l’intérieur des terres, dans un paysage de collines vallonnées couvertes de blé dru mais encore vert, par un prospère fermier dont les grands-parents étaient originaires de Vendée. Je parlais semences et engrais. Il me parla de ses cousins qu’il visitait en France, de leurs niveau de vie… Il me fit visiter, non ses champs comme en Gascogne, mais ses étendues cultivées qui n’avaient jamais connu haies et clôtures. Et sa puissante machinerie. Mais tout cela ne correspondait pas au mythe que je recherchais, que je portais en moi, celui d’une immense plaine de terre noire recouverte de moissons, de fermes posées dans un horizon sans limites et sans fin. Et, armé de cartes et de statistiques sur les rendements, la valeur et la composition du sol, forcément en corrélation parfaite, je filais vers le Wheat Board de Regina. Ses sympathiques Messieurs m’indiquèrent deux fermiers, deux cousins, les Béchard de Sedley, au Sud-Est, à moitié chemin de Weyburn, un paysage uniforme et plat, de rares maisons basses de ferme et, par intermittence le long des voies ferrées, des silos en bois aux couleurs criardes oranges, jaunes ou rouges, étampés des grosses lettres de la marque des trusts des céréales. Le Mythe !
Je ne me rappelle plus du prénom d’un des cousins, celui qui s’était fait construire une maison recouverte de terre sur laquelle croissait une pelouse où, l’été, on prenait le frais. Une caverne ouverte au sud et à l’est par de grandes baies vitrées. Des ‘champs’ de 3 km et plus de long. Mais c’est sur la terre tout aussi immense de son autre cousin et voisin Paul que je décidais de filmer.
Je m’y rendais en août avec le directeur de photo Jacques Fogel, originaire de Nimes, si je me rappelle, mais d’une famille bourgeoise car il n’avait pas d’accent. Élégant technicien d’une parfaite éducation, mais qui refusait, suite je crois à un accident en Afrique, de prendre l’avion. Avec comme assistant cameraman le vaillant Claude Larue, le fidèle Claude Pelletier au son et, pour la première fois, un gérant de production en la personne d’André Dufresne, frère de Jean-V. , le renommé journaliste montréalais. Nous logions dans les chambres d’un très petit édifice bas, appelé hôtel, bâti en parpaings bruts, non recouverts, de ce petit village ‘Western’. La poussière, poussée par le vent. Pas de graviers. La boue noire et collante quand il pleuvait. Le ‘station’ pris qui glissait dans cette purée. Les repas de hamburgers et de Porc Shops décongelés dans ce boui-boui également débit de boisson. Un soir, Jacques Fogel alla dans la cuisine pour essayer de convaincre la cuisinière de lui faire une omelette baveuse. Peine perdue. Elle se retrouva dans l’assiette compacte et concentrée, chaude mais toute sèche. La pluspart des habitants étaient des Luthériens d’origine allemande. Seuls, avec quelques autres, les Béchards n’avaient pas suivi l’Abbé Gravelle quand, devant l’arrivée d’hérétiques qui auraient pu noyer les vaillants catholiques, il entraîna les Canadiens-Français à le suivre tel Moïse guidant son peuple, vers les collines sableuses et sèches au Sud-Ouest de Regina où il fonda Gravelbourg. Où il faillirent mourir de faim pendant la sécheresse accompagnée de la crise des années trente, durant la quelle ils attrapaient des petits écureuils de terre, des goofers ou chiens de prairie pour les manger. Les frères Béchard, venus de la vallée du Richelieu, avaient préférer, au risque de perdre leurs âmes, de ne pas abandonner ce sol noir et compact, ce Lœss apporté par le vent durant les temps géologiques dans cette plaine, semblable à celui d’Ukraine et du Sud de la Pologne, constitué d d’une très épaisse couche d’humus, où il fallait enraciner des arbres mais qui, sans ajout d’engrais, portait des moissons fabuleuses.
La nourriture, c’est culturel. Quand j’étais invité chez les  Béchard de l’une ou l’autre famille, on mangeait très bien. Cuisine familiale.  Ils entretenaient des jardins où toutes sortes de légumes croissaient en abondance sur ce terreau. Et ils savaient laisser mijoter les plats. La tradition française parvenue dans un îlot des plaines me dis-je. Mais le reste de l’équipe, restant confiné à ‘l’hôtel’, souffrait. Le moral s’en ressentait, surtout celui de Jacques. Les steaks de l’Hôtel Saskatchewan de Regina, malgré nos injonctions répétées, toujours trop cuits. Un soir, après la journée de travail, je décidais de nous offrir un repas dans un restaurant chinois réputé de Moose Jaw, les restaurateurs de l’empire du Milieu venus de la province de Canton comme simples coolies (esclaves) pour construire le chemin de fer trans-canadien, besogneux, paysans héritiers d’un art de vivre millénaire, se sont improvisés par la suite cuisiniers pour nourrir toutes sortes d’arrivants. Après avoir vu les silos de Belle Plaine, mines épanouies, nous nous attablons. Minimale carte des vins. Mais de vieilles bouteilles de Moulin à Vent Saint Georges, bon marchées, oubliées par les convives. J’en commande deux. Quelque temps plus tard, le propriétaire s’emmène avec cette boisson réfrigérée dans des seaux à glace ! Horreur. J’ai beau lui expliquer, il ne comprend pas. J’amène les bouteilles glacées aux toilettes et fait couler dans les lavabos de l’eau tiède. L’échanson improvisé s’amène aussitôt avec deux seaux d’eau bouillante ! Nous avons pris tout de même un excellent et bien arrosé repas.
Ce pays, avec en moyenne à peine 20 cm de pluie par an, c’est la steppe. Une fois fondue la neige, il faut se dépêcher de semer. Pour profiter de l’humidité du sol, on ne laboure pas. On se contente de herser avec des dents en triangle qui égratignent la surface de chaumes de 4 ou 5 cm. Le rouleau, une autre herse, encore le rouleau et le semoir. Tout en ligne. La nuit comme le jour. Le rouleau attaché derrière la herse et une autre herse encore. Puis le semoir suivi par un rouleau. Les puissants tracteurs traversent la Wascana, le ruisseau qui ‘arrose’ Regina. Et le blé germe. On compte sur un peu de pluie pour le nourrir. Si non, la ruine se présente.
Paul Béchard était riche. Des  centaines de milliers de dollars placés dans les puits de pétrole. Il m’en parlait. Demandait mon avis. Contrairement aux Canadiens Français de l’Ouest traumatisés depuis deux générations par l’affaire Riel, il ne votait pas libéral. John Diefenbaker, de Prince Albert, devenu Premier Ministre conservateur, passait outre à l’embargo américain et, les silos étant pleins à ras bord depuis des années, supprimait les dunes de blé empilé en plein champs en le vendant à l’URSS et à la Chine communiste. Pas de main d’œuvre comme en France. Les fermiers, bien équipés, et leurs familles travaillaient eux même leur terre. Ils faisaient appel pour la moisson à  une armée de moissonneuses batteuses qui, remontant de l’Arkansas et de l’Oklahoma, au fur à mesure que les blés mûrissaient, jusqu’au Nord de la Saskatchewan et de l’Alberta, envoyaient en avance des éclaireurs pour prendre les contrats.
Il me parlait de son père, arrivé jeune en 1908, je crois, avec ses parents pour labourer cette terre vierge qui portait en stigmates les traces des sentiers de bisons. Et des chevaux à moitié sauvages, bâtards de toutes races, que l’on attelait par team à des charrues multiples. Que tout l’hiver on lâchait dans la nature, en liberté, s’abritant dans les bluff, ces touffes de bouleaux et de trembles dont on a pas pris le soin d’arracher, se nourrissant de chaumes, pour les récupérer au printemps plus intraitables que jamais. Et des rudes et habiles conducteurs de ces bêtes quasi indomptées, venus souvent du Québec. Et de la moisson de cette époque avec moissonneuses lieuses attelées à des chevaux et des batteuses dont les locomobiles étaient chauffées à la paille.
Nous avions commencé à filmer le fauchage et la mise en andains du blé dont les épis finiraient de mûrir tout en séchant au bout de leurs tiges. Jacques Fogel, en technicien diplômé des grandes écoles, tenait à posséder des images parfaites. Pour cela il tachait d’ouvrir la lentille à 8.5 pour une définition optimale. Quand des nuages passaient, il ne jouait pas avec le diaphragme. Il ajoutait ou retranchait un filtre neutre. Et Claude Larue devait pendre ses jambes à son cou pour courir à travers le chaume et lui rapporter un nouveau filtre calibré ad hoc. Pas question de filmer au tout petit matin. Pas assez de lumière ! Et moi qui aimait cette clarté sublime, transcendantale, qui précède de peu le lever du soleil, surtout dans l’air sec des Prairies. Aussi, par fois, je partais avec Claude, alors que les gens dormaient encore, et allait dans l’espace ouvert capter telle image d’une moissonneuse en mouvement où les premiers rayons du jour se reflétaient. Bien entendu, l’image ne correspondait pas aux normes de Denis Gilson… Et après… Je disais à Jacques que j’amenais la caméra avec Claude au cas…

Trois films sur la même ferme

Un jour débarqua sur la ferme une équipe pour tourner un film destiné au SGME du Québec, un film éducatif en 16 mm sur La Moisson. Ce fiant à mon flair, ils avaient choisi dans tout l’Ouest cette ferme ! Il me fit plaisir d’y retrouver comme caméraman, mon ami Guy-Laval Fortier. Le surlendemain, une autre équipe de Montréal pour les mêmes raisons. Mais cette dernière tournait un commercial pour le CPR en 35 mm et devait y inclure, bien entendu, des images sur la moisson … Et, dans tout l’Ouest, trois équipes montréalaises filmaient en même temps la même faucheuse de blé ! Ils logeaient à la même enseigne que nous, dans le petit hôtel au confort sommaire. Et vive  la compagnie !

L’avion

Comment capter l’espace ? Surtout quand le cinéma, comme la peinture, est à deux dimensions ? Un champ de blé est un champ de blé, en Saskatchewan comme à Sainte-Émlie-de-l’Énergie. Comment donner cette impression de plénitude, du Manitoba à l’Alberta, de cet océan de céréales étendu sur un continent ? Je me rendis dans une base de l’Aviation Royale Canadienne située dans une petite bourgade du Manitoba à la frontière de la Saskatchewan, pour trouver un jet de reconnaissance capable de faire du vol en basse altitude au dessus de la Prairie. Et de filmer en picsilliation, une image par seconde. Mais les caméra de l’ONF étaient trop grande d’un pouce ! Il aurait fallu usiner une pièce de l’avion. Trop compliqué. Je me rabattis vers l’Aéro Club de Regina qui m’envoya un petit appareil et son pilote instructeur. Laval Fortier nous  prêta son talent de bricoleur pour fixer la caméra au hauban de l’avion. Il me confectionna avec du tape un cadre fictif sur le pare brise qui, quand j’étais appuyé sur mon dossier, représentait le cadre de prises de vues de la caméra et me permettait de donner les instructions au pilote. Je voyais à peu près, dans l’encadrement mis en place par Laval, ce que la caméra filmait. Sur la lentille, il avait placé un carton pour la protéger des moustiques et autres insectes. De mon siège, je pouvais la brancher à sa batterie et, par une ficelle, retirer le carton. Après chaque prise de vue, l’avion se posait dans un champ, à côté de Claude qui vérifiait caméra et lentille. La nettoyait des moustiques qui s’y seraient écrasés. Une partie du résultat obtenu, vous l’avez vu dans le film. Le pilote allait si bas que nous passions sous les lignes de téléphone !

 

La neige en août

Tout allait bien. On attendais les moissonneuses batteuses d’une semaine à l’autre. Un matin, au réveil, que vois-je, la neige frappant dru les fenêtres et la plaine toute blanche. Misère ! Après 3 jours d’attente, encore des bourrasques de neige… Penauds, nous rentrâmes à Montréal, restant en contact avec Paul Béchard. Au bout d’une semaine, le beau temps était revenu et nous revenions à Sedley. Pendant ce temps, les cultivateurs, fiévreusement, commandaient d’énormes séchoirs,       gigantesques ventilateurs à air chaud. Partout. Au Canada et ils prospectaient systématiquement tous les États américains. Solidaires face au désastre, tous se consultaient, discutaient, partageaient leurs trouvailles. Il s’agissait de rapidement sauver le maximum de la belle récolte de l’année. Heureusement, il faisait beau de nouveau. Mais tous les épis de blé ne pouvaient sécher, trop trempes, parfois en contact avec le sol. Et le grain, pour être conservé, ne peut détenir qu’une certaine quantité d’humidité. Ce que je vis dépassait l’imagination. Par leur débrouillardise, leur ingéniosité, leur travail acharné, ils arrivèrent à sauvegarder presque toute la récolte. À déverser dans les silos des centaines de milliers de tonnes  du précieux blé rescapé du désastre. Et les moissonneuses batteuses, comme une armée blindée en campagne, dans des nuages  de poussière, roulaient dans la plaine immense.

La Prairie

J’aimais sensuellement ce pays, ses odeurs sèches de steppe, la longueur de ses soirées. Le soleil, après sa disparition de l’horizon, continuait à se refléter au loin sur le couvert jaune des champs, répandant une lueur phosphorescente dans ce paysage sans limites. Je compris l’attachement charnel des habitants de ces régions pour leur terre. J’allais à Montmartre, village natal de mes amis Breton, je visitais le lac et la région de Qu’appelle, poussait au Nord jusqu’à Batoche, haut lieu des Métis de Louis Riel, de la dernière bataille. Et me rendais à Laflèche, dans les collines du côté de Gravelbourg, où les immigrants du Québec se sont majoritairement fixés, visiter les cousins de mon ami ingénieur-chef du barrage de Manic V.
J’écrivis le synopsis d’un film de fiction dont peut être un jour retrouverais-je le texte. Mais j’étais pris, bientôt débordé, par mes activités de producteur et réalisateur de films pédagogiques…

L’achèvement

J’eu  comme monteur x. Il s’employa avec moi à réduire le matériel pour tacher d’en faire un court hymne à ce pays et ses habitants, à ses couleurs, à sa magie, à son envoûtement. Un rêve de paysan, mais mon ami Werner ne l’a pas comprit. Maurice Blackburn me donna un coup de main pour la bande sonore. L’ONF envoya ce film dans neuf festivals, du Portugal à l’Australie en passant par l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie. Il ne posait pas de problèmes politiques. Certains critiques le classèrent comme bourgeois. Contrairement aux Bûcherons. Je n’en eu cure, étant la même personne… On a le droit d’aimer à la fois Miles Davis, Mozart et Claude Vivier. Et le chant Grégorien. À moins de sombrer dans l’Humanisme des Gardes Rouges…

 


La Route du fer

Après ce film, car il y a toujours un après tant qu’on est en vie, j’eu l’idée d’un court métrage en pixilation, une image prise toutes les trois secondes, sur un convoie de minerai circulant et zigzagant comme un serpent à travers taïga, lacs, rivières, ravins et collines de Schefferville à Sept-Îles. Raymond-Marie Léger, directeur de l’Office du film du Québec, un ami, décida de le produire. Il trouva un petit budget. Puis il demanda la permission de le tourner à l’Iron Ore. 

-         Enchantés, déclarèrent-ils.

Toute la collaboration était acquise. Mais, demanda l’interlocuteur :

-          Qui va le tourner ? –

-          C’est un de nos brillants cinéastes, Arthur Lamothe.

-          Ah, non, pas lui !

-          Pourquoi ?

-          Il est capable de voir un Indien sur la track même s’il n’y en a pas !

Après avoir fixé la caméra au sommet d’une locomotive, je tournais ce film, La Route du fer, en deux journées sur le chemin de fer de la Québec Cartier Mining, compagnie appartenant à la United Steel américaine et qui reliait la mine de Gagnon, le plus grand trou artificiel de l’Amérique, à Shelter Bay, devenu Port-Cartirer. Je n’y trouvais pas d’Indien, mais, suivant les craintes formulées par l’lron Ore, j’en y mettais un, Jean-Marie McKenzie, chantant aves son Teuikan, son tambour sacré, des rêves de son oncle shaman, Mishtelishkan, le Grand Alexandre, important personnage Montagnais ( on ne les appelait pas encore Innus ) homme de confiance qui, pendant la guerre de 14, accompagné d’autres familles, faisait la navette à pieds entre Sept-Îles et Fort Chimo, aujourd’hui Kuujuak, en passant par Fort McKenzie, pour porter aux gérants de ces postes le courrier de la Hudson Bay Company. Suppléant ainsi à l’arrêt des livraisons maritimes. Et, dans le film, je disais déjà que cette voie ferrée parcourrait le territoire Montagnais!
Avec mon assistante Ginette Nantel, j’allais de là à Sept-Îles pour rendre visite, en voisin, à mes amis Faget. Repas somptueux avec caribou, petit gibier et saumon, et dignement arrosé. Jean avait quelqu’un d’autre que son chien à qui parler Gascon dans son petit bungalow battit comme tout Sept-Îles sur du sable profond, plus de cent mètres, à gros grains, à un coin de rue des énormes entassements de minerais de fer arrivés de Schefferville et dont les premiers échantillons furent amenés ici en canot par le Montagnais Mathieu André. Qui les porta à Monsieur Retty, géologue, qui en tira profit, fonda l’Iron Ore comme on le verra dans deux document d’archives.
Je vous parlerai un peu de Jean Faget, qui à Viella se prénommait René, extrêmement vaillant, toujours en mouvement, qui s’était construit un grand chalet au bord de la Moisie avec un imposant jardin où poussait sur le sable patates et navets – il en vendait – sable qu’il mélangeait avec de la tourbe qu’il ramenait des collines du nord avec sa vieille camionnette. Cette tourbe qu’il vendait aussi aux habitants de ce ‘Boom Town’ pour pouvoir faire pousser du gazon dans ce sable brut totalement aride. Sans arbres. Mes visites lui faisaient du bien. Atteint du cancer, dont il mourut, délirant dans son lit d’hôpital, il se voyait aux saligas de Pécastay, à Saint-Mont. Il ne retrouvait plus un canard qu’il venait de tuer. Sûr que Olérien, le vieux Pécastay, lui avait dérobé cette pièce de gibier... Enterré à Sept-Îles, il y laisse sa femme et son fils Érick, garçon bien découplé, qu’il ne gâta pas, c’est le moins que je peux dire.

 


De Montréal à Manicouagan

      Et, dans le cadre d’une série, je crois sur le monde francophone, Ceux qui parlent français, on me commanda un film sur la construction du barrage de Manicouagan, le plus grand barrage voute du monde, film qui s’appela DE MONTRÉAL À MANICOUAGAN. Peu de passions. Peu ou pas de conflits. J’étais séduit par le défi technique que représentait cette grande œuvre construite dans la forêt boréale, au pays des trappeurs Montagnais. J’eu le tort de ne pas me mettre à la place d’un travailleur anonyme… Prendre son regard. Le côté humain… Pour moi, à l’époque, les québécois construisaient un de leurs mythes, un ouvrage colossal en béton dont ils étaient enfin les maîtres d’œuvre. Dont ils pourraient s’enorgueillir. Je me pris au jeu du thuriféraire. À l’époque où l’ineffable Gordon refusait d’avoir un Canadien français au Conseil d’administration du CN, parce qu’il n’en trouvait pas d’assez compétents ! Monsieur Orth, un ingénieur Français de Grenoble qui avait supervisé le barrage Suisse de la Grande Dixence avant celui-ci, en fut révulsé. Il ne tarissait pas d’éloges sur le professionnalisme des Canadiens Français. On ne disait pas encore Québécois.

 Jean-Claude Labrecque tenait la caméra. Un jour filmant d’un surplomb l’ouverture de la grande bâche recouvrant les échafaudages inférieurs pour dégager un chantier énorme noyé dans la    vapeur, on était à quelques jours de Noël, Jean-Claude le fit avec réticence. De même pour les prises de vue dans cet antre. Je lui demandait pourquoi :
-        
À cause de la vapeur !   fut sa réponse. Mais le soir, troublé, il me dit avoir reçu des télégrammes de Denis Gilson, toujours directeur du département de la caméra, lui enjoignant la prudence dans les prises de vue… Gilson aimait les images clean ! Jean-Claude ne possédait pas l’assurance, je dirais l’insolence, le côté Prima Donna de Borremans. 

Pendant le tournage, une fin de semaine, un peu déprimé, j’invitais un ami, le sociologue Hubert Guindon, pour jaser. Ce fut merveilleux. Mais cela ne donna pas de ces plans éblouissants qui ouvrent ou ferment un film comme dans les Bûcherons. Qui transcendent le sujet, le soulèvent. Et manquant d’inspiration, je restais prosaïque.

Reves et Chants

François Bellefleur
C'est le chant qui parle de l'animal qui cherche sa nourriture. Un autre chant de mon grand-père.
Mon dernier chant sur le caribou. Lorsqu'il s'en va, il change de bord, descend la rivière.
Le dernier chant, c'est mon chant de chasse.
 
Jean-Marie McKenzie
Je ne sais pas qui imiter... Les Indiens vont m'entendre...
Attends,  je perçois quelque chose. Dis lui que c'est ça que j'attends. Et moi qui veux chercher quelque chose à manger. Voilà que ce bruit de tronçonneuse... Comment voulez-vous que j'apprécie cela? Ce bruit persiste et enterre le son de mon tambour. Avant, il n'y avait pas ce bruit. Nos oreilles n'étaient pas encombrées là où nous nous sommes couchés, feu ton oncle Sylvestre et moi, là où sont les arbres. Cela fait trente ans. Nous nous sommes couchés par terre. Nous avons mis là deux castors. Nous étions mouillés, complètement mouillés. Cela fait trente ans. Il n'y avait rien ici, sauf nous. C'était très beau. Il avait tué du castor, il le prenait ici.
A présent, il ne reste rien.  Cela fait longtemps ce que je raconte. Ça doit faire trente ans que l'homme est mort. Nous nous sommes couchés par terre, nous étions heureux. Nous avons mangé du castor avant de nous coucher cette nuit-là. Le lendemain matin, je suis repassé par là. Je portais un castor sur le dos, lui aussi. Nous nous sommes rendus, là où il y a de la glace. C'est là qu'était sa femme, c'est là qu'on se rend. Sylvestre était heureux, il riait aussi. Moi aussi je riais. On mange le castor, il n'y a rien, pas de graisse. On ne boit pas de thé, il n'y a rien. Nous allons descendre au village dans une semaine. Je me rappelle lorsque j'étais avec ton père, là où il s'est couché, là où ton frère et moi avons mangé. Ils ont peut-être vu ça hier, n'est-ce pas? Je les y ai amené. On voit encore les traces du campement, et ça fait pourtant trente ans de cela. Ces traces, on les voit encore, là où nous sommes restés. Il était assis là, notre feu était là. Je pensais à ça ce matin. Il en parle de la même façon lui aussi, le père du garçon qui est venu ici hier. Il n'a peut-être jamais vu l'endroit où son père s'est couché la dernière fois.
Je trouve important ce que je chante. Je trouve le passé encore plus important. Ça fait longtemps qu'on me connaît. Il est certain que maintenant les chants sont moins vrais.
Ce qui est vrai, c'est ce dont nous avons parlé ce matin avec ton père, le passé. Par exemple, sur l'autre rive, ton père dit qu'il y avait beaucoup de lièvres, et on tuait toujours du castor de ce côté là. J'avais plusieurs pièges par là. Tu as vu ce que le tracteur a fait maintenant? C'est de là qu'on tirait notre nourriture, racontait ton grand-père. Ils devaient descendre cette rivière en canot. Et puis nous à présent, on refait la même chose, mais on ne tue plus rien ici. Il ne reste même plus de lièvres ici. Le Blanc a tout écrasé ça, avec ses machines.
C'est étonnant ce qu'on nous fait aujourd'hui. Ils veulent nous rendre encore plus misérables qu'on ne l'est. C'est vrai; c'est ce que je pense moi aussi, lui ai-je répondu. Prends ce qui nous est arrivé, on a dû se battre pour monter dans le bois. Si l'on ne s'était pas défendu, on n'aurait jamais pu passer la barrière. Et puis samedi, on va peut-être avoir des problèmes encore en remontant. On va peut-être aller en prison en allant récupérer ton matériel. Et puis tu en as beaucoup. Il doit y avoir certainement quelqu'un qui travaille contre nous. Pour faire des pressions, afin que Cartier Mining qui travaille ici, ne soit pas ennuyé, et l'autre qui construit le pont...
Qui est le maître ici? Celui à qui appartient le terrain, ton père.  Ce n'est pas agréable le bruit qu'on entend. Toi tu chasses, ça te dérange ce que tu entends, il y a toujours du bruit dans ton dos. Le Blanc va toujours être dans notre dos pour surveiller les Indiens, c'est ce qui arrive. Peu importe où tu vas, il va toujours te suivre. Il va aller jusqu'au bout. Le seul endroit où le garde-chasse ne te suit pas c'est aux toilettes. C'est ce que je dis. S'il avait pu accompagner quelqu'un qui va aux toilettes, il le ferait. Tout le monde trouve ça drôle. Il suit les gens partout où ils vont. Si je vais à Sept-Iles coiffé de cette façon, on va m'arrêter en ville. Parce qu'on reconnaît comment l'Indien s'habille, c'est difficile. L'Indien est surveillé. Moi je ne désespérerai jamais, même si on agit de la sorte. On ne peut pas changer son visage. C'est comme les Blancs qui sont là, nous, nous sommes des Indiens. Même si on te dit que c'est comme ça, parce qu'on veut faire passer un Indien pour un Blanc, même dans quelques années, on ne pourra pas faire autrement. Tu es un Indien, et tu ne pourras pas cesser de l'être.
Bon, je vais parler de celui dont je voulais parler, CARCAJOU. CARCAJOU était assis, dit-on, de cette façon. Il avait faim. Il a mis ses mains comme ça. "J'amène l'été." Les canards sur l'autre rive l'ont vu. Ils nageaient. On lui crie "Qu'est-ce qu'il y a?". "J'amène l'été." Les canards ne comprennent pas.  "Qu'est-ce qu'il y a l'été?" lui demande-t-on. "On va fêter. On fait une grosse fête. On danse." Toutes les sortes de canards nagent vers la rive.  Alors on lui dit: "Eh bien, mon frère, tu vas faire ta cabane." On l'aide pour faire sa cabane. Après avoir terminé, tout le monde y pénètre. Toutes les sortes d'animaux, ils sont nombreux. Lorsque tous seront entrés, on va danser. Il dit: "Je vais chanter. Vous allez danser. Lorsque je chanterai, tout le monde se fermera les yeux. Vous allez danser. Tout le monde va danser." Les danseurs sont collés. Et lui, il va chanter. Le huard, c'est lui qui surveillait la danse, parce que tous les danseurs étaient collés. Après un certain temps, le huard est moins collé. Il avait lui aussi les yeux fermés. Il risque un oeil. Il danse dans le coin, il regarde. Il se dit: "Je vais ouvrir les yeux un peu". Beaucoup de canards sont étendus, tués par le chanteur. Il lance un cri: "Notre frère est en train de tous nous tuer". Les canards s'envolent. Toute la cabane se vide. Il en avait ramassé un tas pendant qu'il chantait. Pendant qu'il chantait, il a dû leur casser le cou.  Il les mettait là. Il les a trompés lorsqu'il a dit qu'il y aurait l'été, sur l'autre rive. Il les a tous eus.
"AMUN BETOTA", qu'est-ce que c'est: AMUN? AMUN, c'est l'été. Il disait: "J'amène l'été." Bien sûr les canards se sont approchés de lui. Il veut tromper CARCAJOU. Ce n'est pas vrai, parce qu'il a faim. Il a pu se tuer beaucoup de canards pour les manger. Le huard s'est ouvert les yeux, il n'y  a personne. Il s'est envolé. "Notre frère est en train de tous nous tuer." CARCAJOU a détruit ce qu'il a fait. Il ne voit rien de ce qu'il a fait lorsque les canards s'envolent.
Je vais chanter. Tous les Indiens vont entendre. Ils connaissent tous la légende que je viens de conter. Il a dû les tromper eux aussi. C'est comme le rat musqué qui a fait flotter une souche. Il les a trompé lui aussi. Lorsqu'il fera jour, tu lui emmèneras sa souche, lui a-t-on dit. Lorsqu'il la fait flotter, on ne reconnaît pas la souche, comme si c'était un orignal qui nageait au loin. Je vais chanter. Je vais l'accorder un peu. "Ne jamais insulter, mon neveu, un vieux qui a une tête blanche", disait ton grand-père. Comme je leur disais, celui qui a une tête blanche, ne pas insulter les aînés, de les respecter, ce pourrait être son père. C'est ce que disait le vieux dans son chant. Je ne l'insulte pas du moment qu'il a une tête blanche. Il faut respecter une personne âgée non pas se moquer d'elle. N'as-tu jamais vu, disait ton grand-père Joseph, une file de canards qui passe? Tu les vois passer. Tu les vois quand ils passent. Il y en a un en avant, le chef. Parce que tous les animaux élèvent leurs petits dans les terres. Lorsqu'ils montent dans les terres, la femelle monte aussi et les petits restent là-bas, ils grandissent. Ils suivent leur mère où elle va et aussi à la même hauteur. Je comprends les volées de canards, dit-il. Ils sont comme ça, vois-tu. Comme les oies qui sont passées hier. Il y en a toujours une en avant. Elles ramènent les petits qu'elles ont élevés. C'est ce que je chante.
 
Dates de tournage:    27 août 1973 et 21 octobre 1973


 
 
 
28 Chasse Tragique.
30 Au salon des Jourdain.
31 Toponymie de Sept-Iles.
40 Piege a martre.
41 Réflexions de Marcel Jourdain.
42 Réflexions sur l école.
43 Souvenirs d'un chef de bande.
44 Mariage à Matimekosh.
45 Réaction au discours officiel.
46 Réaction au discours officiel (2e partie).
47 Réaction au discours officiel (3e partie).
48 Justice Blanche - Bagarre au gymnase.
49 Justice Blanche - La Police et les Indiens.
50 Justice Blanche - Brutalité policière.
51 Justice Blanche - Un poids, deux mesures.
52 Justice Blanche - En attendant la cour.
53 Justice Blanche - A la cour.
54 Dépeçage du Caribou.
55 Le Makusham.
56 Kuakuatsheu.
57 Alexandre McKenzie II.
58 Système d'orientation traditionnel.
59 Congrès de l'Association des Indiens du Québec (1).
60 Congrès de l'Association des Indiens du Québec (2).
De Montréal à Manicouagan.
La Route du fer.
La moisson.
La neige a fondu sur la Manicou.
Le Mépris n aura qu un temps.
Le Saint-Laurent.
Le film sur l Expo.
Le train du Labrador.
Les bûcherons de la Manouane.
Une commandite de l armée.

Pow-Pow

 

Daniel Vachon

Passez Madame Vachon là! Passez...

Gustave Blouin

Passez Madame Vachon.

Daniel Vachon

Bravo!... Qu'est-ce qu'ils font les Indiens, c'est pas du vol qu'ils font O.K.? Ce que je veux dire, c'est les Indiens qui ont toujours raison de le dire. Le député fédéral, Gustave Blouin, et j'ai un maire de la municipalité de Sept-Iles, Donald Galienne.

Gustave Blouin

Non, non, Gallienne!

Daniel Vachon

Non, non, attends un peu là...

Gustave Blouin

Non, Galliennis!

Daniel Vachon

Attends un peu!

Gustave Blouin

... Gallienis, hein?

Daniel Vachon

Mais j'ai aussi ici un représentant de l'Iron Ore qui a toujours appuyé les Indiens; et que je veux vous présenter... qui a toujours aidé les Indiens. C'est pas à cause que je suis ami avec lui... Il s'appelle Girardin. Mesdames et messieurs ... je voudrais quand même dire quelques mots, même si mon fils contrôle tout le banquet... Mais je voudrais quand même présenter mon fils Jean-Guy Vachon.

Kiowarini

... et aussi au chef Daniel Vachon, aux membres du Conseil aussi. Hommes, prenez courage. Maintenant que le règne du diable est détruit, n'écoutez plus ce qu'il dit à vos esprits. Le Sauveur est né, le Sauveur est né. Chant du père Jean de Brébeuf.    Merci! Moi, petit-fils de Huron, je songe avec tristesse au flambeau éteint de ma race jadis si puissante. Mais mon coeur n'a ni amertume ni envie, car le visage pâle est devenu mon frère. Et cette gloire qui m'éblouit n'est pas celle d'un oppresseur mais d'un protecteur et d'un ami. Je suis le roi des vagabonds. Je ne vis que pour chanter et je n'ai que pour au monde, un concert à vous donner. Aussi j'exhume de la poussière les pierres d'un glorieux passé, les restes d'une nation illustre entre toutes, autrefois plus nombreuse que les feuilles de la forêt.

Animateur

Attention! On fait de la place! Il faut passer. Faites donc de la place s'il-vous-plaît! Ils ont une lourde charge sur le dos. Merci. Tout le monde peut voir, c'est Jean Fortin avec une pesanteur de trois cent livres sur le dos.

Juge de Course no. 1

Hey! Il y en a un qui a fini là!

Juge de Course no. 2

Oui, O.K.! Ramassez ça là!

Juge de Course no. 1

Otez-vous les enfants! Otez-vous les enfants!

Animateur

Veuillez faire de la place s'il-vous-plaît en avant, afin de laisser passer les gens... Veuillez faire de la place s'il-vous-plaît!

Juge de Course no. 2

Otez-vous de là! Tassez-vous! De la place, il passe de ce côté! Envoie mon homme! T'es bon! Envoie t'es bon! Envoye. Good! Good! Otez-vous les enfants!

Animateur

Faites de la place s'il-vous-plaît! Tassez-vous le long des murs. Cet homme a trois cent livres sur le dos. Plus longtemps il l'endurera... ce sera peut-être lui qui gagnera. Faites de la place...

Juge du Tir au Fusil

Une, deux... trois. Une, deux, trois. Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept. Ah! Touche pas!

Animateur

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, ça fait quinze.

Juge du Tir au Fusil

Il y en a une de trop, il a tiré ici. Il en a tiré une de trop.

Animateur

Il y en a une de trop là. Il y en a six en tout.

Juge du Tir au Fusil

Ah! O.K.

Animateur

C'est correct?

Juge du Tir au Fusil

Oui.

Animateur

Bon!

Juge du Tir au Fusil

Ça fait que là on change de cible?

Animateur

T'es obligé de changer de cible là, pour les vingt autres.

Juge du Tir au Fusil

A moins que...

Animateur

Attends un peu...

Juge du Tir au Fusil

Mets-en une là...

Animateur

Envoie l'autre là-bas!

Juge du Tir au Fusil

Bon! Un, deux, trois, quatre...

Animateur

Où est l'autre carabine? C'est qui l'autre là? Attends un peu là...

Juge du Tir au Fusil

Ça c'est...

Animateur

Jean Fontaine.

Juge du Tir au Fusil

Sept-Iles. Jean-Louis Fontaine. O.K. Il en a dix. On va juste compter le nombre de trous... Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf. Il y en a-t-il un autre qui tirait là? Ah! O.K.! Ah non c'est vrai, il n'y a pas de cible.

Animateur

Il n'y a pas de cible là!

Quelqu'un

Il n'a pas fini lui là, là.

Quelqu'un

Douze coups.

Quelqu'un

Oui, mais ça ne fait rien, ça fait rien, va aller coup... non,non. On va aller les compter, il finit après.

Daniel Vachon

Oui, oui, essayez de faire ça vite là, parce qu'on est en retard.

Juge du Tir au Fusil

On va diminuer ça!

Animateur

Il me fait plaisir de vous présenter l'équipe qui représentera la région de la Côte-Nord aux Jeux du Québec à Rivière-du-Loup à compter du 15 août prochain. Le champ gauche: Denise Bacon. Le champ centre: Christiane St-Onge. Le champ droit: Clémence Grégoire. A l'arrêt-court nous avons: Laurette Grégoire. Le troisième-but: Lorraine Fontaine. Le deuxième-but: Clairette Fontaine. Le premier-but: Suzanne McKenzie. Le receveur: Pauline Vollant. Et celle qui gagne toutes ses parties par des pointages assez élevés, je nomme: Nicole Jourdain, le lanceur. Nous avons comme substituts: Marie-Andrée Fontaine, Anita Fontaine, Lise Jourdain, Brigitte Michel. Et pour avoir une équipe gagnante, nous avons comme coach et gérant de l'équipe, Monsieur Bruno Jourdain.

Annonceur

Voici maintenant le chansonnier folkloriste, le Huron vagabond, du village Huron de Loretteville. Ce gars-là, il a fait six séries de télévision à Montréal, dans La Feuille d'Erable. Le film s'intitule La Feuille d'Erable. Voici maintenant Monsieur KIOWARINI.

Kiowarini

Y'é tu assez long là?

Technicien du Son

C'est le top qu'on peut avoir.

Kiowarini

(Il chante)

Je suis le vagabond du village Huron.

Les plaines et les monts sont mon horizon.

Et sous la voûte bleue d'un ciel radieux,

Je chante mes aïeux.

A nè, a tu gett                          (2)

Tiqua                                       (4)

Le tam-tam au lointain

retentit soudain.

Et dans le très profond,

Un chant me répond.

Le solo des canots

monte dans l'écho.

Je les vois tout là-haut.

A nè, a tu gett                          (2)

Tiqua                                       (4)

Les feux de toutes parts éclairent le soir.

Les danses et les cris déchirent la nuit.

Dans l'écran lumineux,

Ils franchissent les cieux.

Les voilà, ce sont eux.

A nè, a tu gett                           (2)

Tiqua                                       (4)

Le grand chef vient à moi,

Quel étrange émoi.

Il m'invite à fumer dans son calumet.

Accroupi près du feu,

Des beaux temps heureux,

Nous parlons tous les deux.

A nè, a tu gett                          (2)

Tiqua                                       (4)

Puis dans la sombre nuit,

Tout s'évanouit.

Plus rien n'existe plus,

Tout a disparu.

L'image du passé vient de s'effacer.

Mon rêve est terminé.

Aie you ouou aie Hé!   (2)

Je suis le vagabond du village Huron.

Les plaines et les monts sont mon horizon.

Et sous la voûte bleu d'un ciel radieux,

Je chante mes aïeux.

Tout le monde chante!

Ta la la la la...

Je suis le vagabond...

Kiowarini

Qu'il multiplie vos jours..., ainsi que pour ceux qui partagent les joies et les tristesses de ton wig-wam. Ensemble, fumons le calumet de paix. Ensemble frères Montagnais, fumons le calumet de paix. Un... un à la fois... O.K. ... Ainsi, on a fumé la paix... on a conclu un traité de paix.


      Date de tournage:  7 août l97l

 


Kamikuakushit

Pierre Vachon

Je vais d'abord vous dire toutes les paroles du  chant que je vais faire:"Je suis toujours là quand il faut s'amuser. J'aime tout. Même la bière. Comment pourrais-je la détester et ne pas en boire? Si ça va bien, je vais m'amuser et faire le fou. Je serai content." C'est ce que je vais chanter. Autre chose. "On m'invite dans une maison. Je n'ai pas un sou pour m'offrir quelque chose à boire. Pourtant, dans cette maison, même si je suis pauvre, on m'offre à boire. En entrant, on m'ouvre une petite bouteille. Je suis content. Je suis content parce que j'en avais besoin." C'est ça. "Je semblais abandonné et je n'avais pas d'argent. En entrant dans cette maison on m'a offert à boire." C'est ça, vous allez comprendre.

Marie-Angèle Vachon

Il est fatigué.

Pierre Vachon

Nous sommes fatigués. Et lui, celui qui est en face, il nous filme.

Mathilda Dominique

Il me filme.

Marie-Angèle Vachon

Et oui, il me filme aussi, comme je suis belle.

                    Pierre Vachon

Je vais raconter brièvement, une légende.

Marie-Angèle Vachon

Ti-Jean.

Pierre Vachon

Je vais parler très lentement afin que ce soit bien compris. J'ai déjà vécu la légende que je vais vous raconter, et pourtant c'est une légende. Réfléchissez-y bien.

Si je pouvais bien parler le français je la traduirais pour qu'on me comprenne bien. J'ai vécu une situation semblable à cette légende. Un prince part en voyage. Au début, il était petit. (Mais comme je vais raccourcir le récit, il est déjà grand.) Son père lui donne un bateau et il part au large. Je ne peux pas dire son nom. Je raconte seulement ce que je sais. Il n'est pas encore marié. Il navigue et voyage dans toutes les villes. En débarquant dans une ville, il entre dans une maison où il y a un mort. Il y a une mauvaise odeur dans la maison. Depuis combien de temps le mort est-il là, se demande-t-il? Il va voir le patron. Il lui demande: "Pourquoi gardes-tu un mort ici? Il se gâte." "C'est dommage monsieur", lui répond le patron, "l'homme étendu là me doit beaucoup d'argent. Même si on veut l'enterrer, on ne pourra pas le faire dans un cimetière chrétien, tellement il me doit d'argent." "Ah bon!" répond le prince. "Il doit te devoir beaucoup? A combien évalues-tu sa dette?" "Il me doit tout", répond le patron. "Trois fois ton bateau rempli d'argent. Paies-tu aussi pour qu'il soit enterré?" "Oui je paierai aussi."Il fait alors un contrat. On a enterré le mort et le prince a assisté à l'enterrement. Autrement, plutôt que de l'enterrer, on aurait jeté son corps à la mer. Et le prince, lui, le fait enterrer dans un cimetière. Il paie toutes ses dettes. Après l'enterrement, il continue à naviguer. Il échoue sur une île. Il est coincé là. Il a faim. Il mange n'importe quoi. Il mange même de la mousse qui pousse sur les rochers. Ça s'appelle du lichen, n'est-ce pas? Il voit son bateau s'éloigner. Il fait les cents pas sur son île. Tout à coup, il aperçoit un renard courant dans sa direction. Il se précipite alors vers le centre de l'île, se disant qu'il va essayer de le surprendre, quand il va passer. Je raccourcis la légende, sinon je l'aurais commencée depuis son enfance. Le renard s'arrête et lui dit: "Monsieur, pourquoi te caches-tu de moi?" Le prince s'approche et lui dit: "Non je ne me suis pas caché. Je me suis dit "je vais essayer de voir par où il va passer."  C'est pour ça que j'étais là." Le renard dit au prince que sa femme va se remarier. Le renard lui dit: "Qu'est-ce que tu fais ici?" Le prince lui répond: "Voici ce qui m'est arrivé, j'ai voyagé, j'avais un bateau, on m'a jeté à l'eau, et j'ai échoué ici." "Ah bon." Le renard lui dit: "Monsieur, aimerais-tu voir la terre?" "Bien sûr que j'aimerais ça mais ça m'est très difficile." Et le renard: "Si tu étais d'accord, je pourrais te traverser dans une autre ville. Tu es marié n'est-ce pas? Et justement c'est dans cette ville que ta femme va se remarier. Aimerais-tu à nouveau voir la terre, et ta femme?" "Bien sûr", répond le prince. "J'aimerais bien cela mais je ne sais pas comment traverser." Le renard lui dit: "Si tu acceptes ce que je te demande, je te traverserai. Ainsi tu pourras voir ta femme se remarier." C'est un prince. Il accepte ce que lui demande le renard. "Je vais te traverser et en plus, avec ce que je vais te dire, tu pourras même épouser ta femme une seconde fois. Tu pourras encore vivre avec ta femme que tu vas épouser à nouveau. Mais quand ton premier enfant aura.un an je reviendrai te voir. Je prendrai alors la moitié de ton enfant. Tu peux le dire à ta femme. Es-tu d'accord?" "Bien sûr, je suis d'accord." "Alors tu me feras un contrat." "Le prince lui fait un contrat et il le lui donne.

Alphonse Rock

Il devait savoir écrire?

Pierre Vachon

Il lui donne son papier. Le renard lui dit: "Viens, accroche-toi à ma queue." Le renard le traverse. Après l'avoir déposé à terre, il lui dit: "Ta femme va se remarier ce matin. Tu suivras ce chemin. C'est tel chemin. C'est telle maison. Tu arriveras à un hôtel. N'y entre pas. N'entre pas dans cet hôtel. De l'autre côté du chemin il y a un autre hôtel. Tu regarderas le numéro, et tu coucheras là. Le lendemain matin tu iras au premier hôtel. C'est là que ta femme mangera." Il lui dit: "Ça va? Tu comprends bien? Fais bien attention de ne pas te tromper avec le nom des rues. Il y a une maison en face de l'endroit où tu vas dormir, en arrivant. A ton lever, demain, tu marcheras, tu vas voir un numéro, c'est l'hôtel. C'est là que ta femme va manger. C'est là que ta femme va manger," lui dit-il.

Alphonse Rock:

Le renard, il est déjà parti, il rampe, il rampe.

Pierre Vachon

Le renard dit au prince: "Aurevoir! Dans deux ans je reviendrai te voir. N'oublie pas, on a fait un contrat. Dans deux ans, quand ton enfant aura un an, j'en prendrai la moitié."

Le prince dit: "Je suis content d'être à terre. Je vais tenir ma promesse." Le prince et le renard sont partis chacun de leur côté. Le prince ne reverra plus le renard avant deux ans.

Alphonse Rock:

Il l'a déjà amené à terre.

                   Pierre Vachon

Il l'a déjà amené à terre, il ne reverra le renard que dans deux ans seulement. Le prince se dit: "Il ne faut pas que je m'égare dans la ville." Le renard lui avait dit c'est dans telle maison que tu vas entrer, que tu vas dormir. Tu n'iras dans la maison de ta femme qu'au  matin. Là où elle va se marier, où elle va manger. Le lendemain, à son lever, comme le renard lui avait dit, il se rend au bon numéro. Le renard lui avait dit: "Tu t'asseoiras sur le perron de la maison et tu demanderas aux servantes: "As-tu un mouchoir?". Bien sûr, qu'il en avait un. Le prince s'asseoit par terre.  Puis, les servantes sortent.  Il dit à l'une des servantes ce que le renard lui a dit de demander.  "Pourrais-je travailler ici?  Je ne suis pas très riche."  Pourtant c'était un prince.  "Je ne suis pas très riche et je veux travailler pour manger un peu.  Je peux rentrer le bois et le mettre dans le feu pour vous."  C'est ce que le renard lui avait dit de demander.  On en parle alors au patron de l'hôtel.  La servante dit au prince:  "Tu vas travailler."  On lui donne un permis pour travailler dans l'hôtel.  Le renard lui avait dit:  "Tu utiliseras ton mouchoir pour essuyer ta sueur.  Les servantes vont te demander ton mouchoir."  Le prince et sa femme, étaient peints sur le mouchoir.  Ils sont vêtus en habits de prince et de princesse.  Tous les mouchoirs du prince sont semblables. Puis il se met à travailler.  Evidemment, il a chaud en travaillant près du poêle ou en jetant de l'eau.  Il s'essuie avec son mouchoir.  Soudain, une fille voit le mouchoir du prince.  Elle lui dit:  "Monsieur, montre-moi ton mouchoir."  Il le lui donne.  Le renard lui avait dit:  "Tu donneras ton mouchoir."  On voit bien l'image du prince et de la princesse sur le mouchoir.  Il s'essuie.  Soudain, une fille le voit:  "Monsieur, dit-elle, montre-moi ton mouchoir."  Elle reconnaît alors la femme qui est sur le mouchoir,  c'est celle qui va se marier.  La femme lui dit:  "Monsieur, peux-tu me prêter ton mouchoir pour un certain temps?  Pas longtemps."  Le renard lui avait dit:  "Tu lui donneras."Et la servante amène le mouchoir au propriétaire de l'hôtel.  Elle est debout devant lui.  Alors, le patron parle de l'homme, à la servante, ainsi ... Il dit à ses employés:  "Ne le laissez plus travailler.  Vous allez l'emmener au bain.  Vous lui donnerez des vêtements, les meilleurs.  C'est un prince."Le propriétaire de l'hôtel sait alors que c'est un prince et que c'est sa femme qui se marie.  Alors un employé de l'hôtel va chercher le prince.  "Monsieur, viens ici."  Il l'emmène dans la chambre de bain.  On lui donne des vêtements.  Il s'habille avec les plus beaux habits.  Le patron de l'hôtel dit aux mariés:  "N'êtes-vous pas contents, le prince va manger avec vous.  Mes Seigneurs, un visiteur mangera avec vous.  N'êtes-vous pas contents?"  Le prince ne se serait jamais imaginé que c'est celui qui l'a jeté à l'eau qui va épouser sa femme.  Il fait semblant d'être d'accord.  Comment faire, c'est un seigneur. Quand vient le temps de manger, le prince finit de s'habiller.  On lui avait donné des habits, mais il ne s'habille pas en seigneur.  Il s'habille.  Il mange.  On place le prince en face des futurs mariés.  Il y a beaucoup de monde autour de la table.  C'est le patron de l'hôtel qui organise tout cela. (C'est une longue légende et j'aurais aimé tout vous raconter.  Mais je dois sauter des bouts.  Je vais aller plus vite.)  Le prince mange.  Il y a des gens qui fons des dicours.  Quand vient son tour, le prince fait aussi un discours.  Le patron de l'hôtel sait bien que le prince est assis devant sa femme.  Après que tout le monde eût parlé, le patron de l'hôtel dit:  "Le visiteur va nous parler.  Il va nous raconter lui aussi son aventure."  Le prince raconte ce qu'il a fait:  lorsqu'il a fait enterrer un mort, quand il a fait de grandes choses.  Il raconte aussi son mariage, et, lorsqu'il a été jeté à l'eau.  "Tout cela est vrais, tel que vous me voyez."  Il montre alors son mouchoir.  Pour que tout le monde le reconnaisse, lui et sa femme.  Leur nom est inscrit sur le mouchoir.  C'est la femme qui se marie.  Avant que le prince n'ait fini de parler, le prétendant voulais sortir.  On lui a dit:  "Attends qu'il ait fini de parler."Après le discours, le prétendant sort.  Alors on le tue.  C'est là que le prince reprend sa femme.  L'autre prétendant est tué.  C'est un prince. 

Le prince s'est remarié, il a épousé à nouveau sa femme.  Après deux ans, il se rappelle encore ce que le renard lui a dit.  Il a eu un enfant qui est en santé. 

Il pense que le temps est proche.  Il n'en a pas encore parlé à sa femme.  Un mois auparavant, il ne supportait plus de regarder son enfant jouer.  Il préfèrait rester dans sa chambre et pleurer.  Dans un mois, le renard allait venir chercher son enfant.

Sa femme allait le voir dans sa chambre, parce qu'elle avait constaté qu'il était malheureux.  Elle lui a dit:  "Qu'est-ce que tu as?  Pourquoi délaisse-tu notre enfant?"  Le prince s'est dit:  "Je vais lui raconter comment j'ai fait pour me sauver de cette île."  Il lui raconte comment il a été sauvé de l'île et a pu ainsi vivre avec elle.  "Le renard m'a demandé la moitié de notre enfant pour me traverser vers la terre ferme.  C'est pour cela que je suis triste."  La femme du prince dit:  "Peut-être pourrons-nous avoir un autre enfant?  N'est-tu pas content que nous ayons pu nous rencontrer et vivre ensemble à nouveau?  Si c'est pour cela que tu es triste.  Si on perd un enfant, peut-être pourrons-nous en avoir un autre?"

Le temps venu, après un mois, ils attendent le renard.  Il sont là.  Il son seuls.  Ils attendent.  Le renard leur a dit qu'il viendrait lorsque l'enfant aurait un an.  On ne coucher pas l'enfant.  Il sera tué.  La femme le lave et l'habille bien.  L'enfant s'amuse.  On ne veut pas qu'il dorme.  Tous les deux le savent, l'enfant sera coupé en deux.  Tout à coup, on frappe à la porte.  Le prince se lève et va ouvrir la porte.  C'est un seigneur, ce n'est pas un renard.  ... on avait recouvert la table.  Il y avait un couteau, là où on allait couper l'enfant en deux.

"N'as-tu pas déjà fait enterrer quelqu'un qu'on ne voulait pas enterrer dans un cimetière?"  Le prince répond:  "Oui."  "Celui-là, c'est moi.  Tu as payé la
messe pour que je puisse reposer au cimetière.  Le temps est venu pour te rendre la pareille.  C'est moi qui t'ai aidé pour que tu retrouves ta femme.  Oublie ce que le renard t'a demandé pour ton enfant."

C'est fini maintenant.

Je vais maintenant parler de mon aventure.  Ce que je viens de raconter c'est une légende.  Dans mon cas, un de mes amis est mort dans le bois.  Aitapeu, tu le connais.  C'est son parent.  Quand mon ami est mort j'ai tout de suite pensé à faire venir un avion pour transporter le corps au bord de la mer.  C'est la même chose que ce que j'ai raconté tantôt.  Comme à propos de cet homme qu'on ne voulait pas enterrer.  C'est réellement arrivé et pourtant, c'est comme une légende.  En arrivant au Lac Manicouagan, j'ai écrit un message, pour qu'on puisse l'envoyer à la mer.  Nous avions fait ce qu'il faut pour qu'on vienne les chercher, le mort et sa famille.  On est venu les chercher à cause du message que j'ai laissé.  Vous comprenez, c'est tellement semblable à la légende.  J'ai fini maintenant.

Tu sais, moi aussi j'ai enduré beaucoup de souffrances.

Mes amis, je n'étaits pas riche.  Ma femme faisait la lessive.  Je lui demande:  "As-tu fini?", elle me répond, "Non je n'ai pas encore fini".  Je lui dis que je vais aller au magasin.  Je veux prendre l'avion pour aller dans le bois.  Elle rit.  C'est sûr qu'elle rit de moi.  parce que je n'avais pas un sou.  Je ne réponds pas, je prends mon veston et je vais au magasin.  Rendu au magasin, le commerçant avait préparé un billet d'avion pour que je puisse aller dans le bois.  Il m'a fait crédit et je n'ai payeé qu'en revenant.  C'était à cause du mort que j'ai fait ramener à la mer.  Ca a tombé pile.  C'est comme la légende.  C'est tout.  Ca s'est passé comme dans la légende, parce que je me suis occupé du corps d'un mort.  C'est fini.


Léonce Dominique

Je vais conter une légende en indien.  D'accord, oui,  Un jour, c'était une princesse, la fille d'un roi.  Elle était très belle.  Evidemment, c'était une princesse.  Elle eût une conversation avec son père.  Elle parla à son père.  "Sìl arrive que tu parles de ce j'ai ici, sur ma cuisse, ici ... Le roi lui dit:  "D'accord, je saurai quoi faire."  La princesse a sur sa cuisse une étoile, ici la lune, et ici, tout près, un soleil.  Le roi dit:  "Celui qui saura dire ce que possède ma fille, celui-là, l'épousera."  Elle lui dit:  "D'accord."  "Peu importe sa condition, qu'il soit pauvre ou riche, celui qui sera capable de le dire, épousera ma fille."  Il y en a un qui s'appelle Ti-Jean.  Il vit avec sa mère.  Son père a une grosse truie.  Elle met bas des petits.  Ti-Jean a trois petits pourceaux:  un bleu, un rouge et un blanc.  Il dit à sa mère:  "Maman, je vais aller les montrer à la princesse."  "Non."  lui dit sa mère, "Non, tu ne les donneras pas pour rien."  C'est ce que je vais faire, je vais les donner."  Dit-il.  "Non, je les donnerai pas, je vais plutôt les montrer à la princesse.

Il prend un tout petit pourceau.  Il le met dans sa poche et laisse dépasser sa tête.  "Que transportes-tu, Ti-Jean?" lui demande la princesse.  Il lui répond:  "Rien."  Le roi passe par là où ils sont.  "Tiens, qui est-tu?"  "C'est moi.  Nous sommes pauvres et je voudrais voir la princesse, seule."  La princesse le reçoit et dit: "Qu'est- ce que tu transportes là?"  Ti-Jean répond:  "Un pourceau."  La princesse:  "Veux-tu me donner ton pourceau?  "Ah non, ma mère me tuerait."  "Pourquoi ça?"  "En échange, je vais te montrer quelque chose.  Quelque chose de beau, que tu nàs jamais vu."  Ti-Jean dit:  "Que vas-tu me montrer?"  "Ma cuisse."  Ti-Jean dit:  "J'ai l'habitude de voir des cuisses." 

"Donne-moi ton pourceau, je voudrais le voir."  Elle prend le pourceau et le regarde.  "C'est vrai qu'il est beau, il est bleu."  Elle lui dit:  "Bon d'accord, je vais te montrer quelque chose.  Veux-tu me donner ton pourceau?"  "Non, je ne te le donne pas.  Montre-moi la chose avant."  Elle lève sa robe.  Il y a une étoile semblable à celle-là.  "Jài l'habitude de voir des étoiles."  lui dit-il. Elle lui dit:  "D'accord, en échange de ton pourceau, qu'est-ce que tu demandes?"  "Je ne sais pas ce que ma mère demande en échange."Il s'en retourne chez-lui.  Sa mère lui demande:  "Où est ton pourceau?"  "Je l'ai donné à la princesse.  Elle m'a montré une étoile qu'elle a ici.  Je sais que l'épouserai la  princesse.  Je veux voir tout ce qu'elle a.  Celui qui saura dire tout ce qu'elle a sur la cuisse, l'épousera."Il dit à sa mère:  "Ne dis rien, tu es pauvre toi aussi."  Il dit à son père:  "Tu es pauvre, mais bientôt nous allons être riches."  Il dit:  "Je vais amener le pourceau rouge à la princesse."  "Non, lui dit sa mère, je vais te battre encore."  Il avait déjà été battu un peu.

 

                            Date de tournage:         16 août 1973

Antoine Grégoire

Philomène Grégoire
Parle.

Antoine Grégoire
Je ne sais pas quoi vous raconter. Il y a des histoires. Je ne me souviens pas beaucoup des histoires du temps où j'étais jeune. Quand j'étais jeune, je ne savais pas raconter, alors j'ai commencé à parler et j'ai su raconter des choses. J'avais mon père, ma mère, mes frères, ils étaient trois et j'avais deux soeurs. J'avais aussi d'autres parents, mais ils sont morts, je ne les ai pas connus. Et UASHAU, Sept-Iles, ce n'était pas encore ... Et il n'y avait pas encore la ville de PAUSTUKUT, Clark City. UASHAU, Sept-Iles, était petit. Il n'y avait absolument rien, il n'y avait même pas de chemin, à Sept-Iles. On allait vers le lac, on allait vers le lac KASHKUM, de l'autre côté, tout droit de l'autre côté. Nous, lorsqu'on revenait de l'intérieur des terres, de TSHEMANPISHTEKUET. Il n'y avait que des chevaux et des chiens, c'était le seul moyen de transport. J'étais encore petit. J'étais chez mon père, on chassait. Et quand on revenait de la forêt, c'est vers Sept-Iles qu'on allait. Il n'y avait rien là-bas. Là où il y a maintenant ... Aujourd'hui on peut se procurer un peu de tout, autrefois ce n'était pas comme ça. Et ici, il y avait seulement le magasin de la Baie d'Hudson, ici à Sept-Iles. Et par là, il n'y avait que quelques maisons éparpillées. Il n'y avait pas beaucoup de Canadiens Français, et je sais qu'il y avait peut-être deux Anglais et peut-être trois vieux Canadiens-Français avec leurs enfants. Il y avait des maisons jusqu'où se trouve le quai aujourd'hui. Et là-bas, par là, il n'y avait rien, et vers la forêt non plus. Il n'y avait que la forêt autour, aussi longtemps que je me rappelle. Alors, ça a commencé à grossir petit à petit. On restait trois à quatre mois ici à la mer. Et il n'y avait pas de prêtre. Il venait à certaines dates. Ici, il ne restait pas longtemps, et il allait un peu partout. C'était le seul prêtre. Ce n'était pas comme les prêtres d'aujourdhui. On l'appelait "celui qui a une croix", un vrai prêtre pour Indiens: il ne s'occupait que des Indiens. Et quand on avait fini de prier, il y avait des Indiens qui étaient par là, et d'autres par ici, à MISHTASHIPU (Moisie) et nous autres, on étaient ici, à l'autre rivière, ici. Après, on partait de là, on partait d'ici après la prière. Les gérants de comptoir de la Baie d'Hudson faisaient peu de crédit aux Indiens, très peu, quelquefois il y avait des Indiens qui avaient plus de nourriture, d'autres en avaient à peine. Rendus là-bas dans la forêt, il ne leur en restait plus, mais il y avait du poisson et ils chassaient, ils chassaient. Parfois nous montions ensemble, il y avait d'autres Indiens aussi de par là-bas. Et nous restions toute l'année dans le bois. Quelques fois on tuait du caribou. C'était difficile de l'attraper quand il n'y avait presque pas de neige. Mais quand il y avait beaucoup de neige, ils ne pouvaient sauter, alors on pouvait les tuer. Alors on mangeait, les gens avaient au moins un peu de nourriture. Après en avoir tuer quelques uns. Et on pouvait rester jusqu'au printemps, et au printemps, il y avait du poisson, on avait du poisson. On en ramassait pour le conserver, et on s'en retournait. Alors est venu le temps de travailler, à PAUSTUKUT (Clark City). On travaillait et on a fini par engager des Indiens. Un Indien gagnait huit cents de l'heure. Il ne faisait même pas deux dollars par jour. Pour manger, on lui prenait trente sous, vingt-cinq cents. Il mangeait trois fois dans la journée. Il ne lui en restait pas beaucoup sur son salaire d'une journée. La fourrure ne rapportait pas beaucoup, une martre trois dollars, une loutre quatre dollars, un castor quatre dollars, un grand castor! Et un sac de cent livres de farine coûtait trois dollars ou deux dollars cinquante; la graisse, un dollar la chaudière. Et le thé, trente sous, vingt-cinq cents une livre de thé; le sucre coûtait huit cents la livre. Et les cigarettes, il y en avait que quelques sortes. Elles coûtaient dix cents et le tabac aussi, le tabac noir dix cents le carré. Et pour les vêtements, je ne sais pas quel était le prix, je ne peux pas en parler. Alors un Indien pouvait au moins survivre, même si c'était très juste ... Mais il pouvait faire plus d'argent avec sa chasse. Il pouvait ramasser des fourrures, vingt, trente, et parfois, quarante. Un chasseur pouvait ramener ça. Il y en avait qui ramenaient soixante fourrures. Alors on pouvait s'entraider un peu, pas tellement, juste assez pour ce qui était nécessaire. Ça toujours été comme ça. Et ici, à la côte, quand j'étais petit ou plutôt que je grandissais, j'avais dix ans. Les Blancs tuaient de la morue. Là, ils leur coupaient la tête et la jetaient. Et aujourd'hui, ils vendent les têtes de morue. Ils les jetaient et tous les enfants Indiens ramassaient les têtes. Ils se servaient d'un plat pour les ramasser et les ramenaient à la maison. Alors, les vieilles les nettoyaient. Après, on mangeait ça avec le peu de pain qui restait. Il n'y avait alors presque pas de viande de gibier. Alors, j'ai fini de grandir, là. Aussi ça fait longtemps que mon père est ici, son père, son grand-père, le père de son grand-père étaient d'ici, de Sept-Iles. Il n'y a que nous, nous qui avons le nom de Grégoire, qui venons d'ici; les autres viennent d'ailleurs et ils sont venus s'installer ici à Sept-Iles. C'est tout ce que j'avais à vous raconter. Mais, devenu grand, je montais sans mon père partout dans la forêt. Mon père hivernait quelques fois, à la côte, je suis déjà monté seul dans le bois. Parfois j'y allais avec d'autres Indiens, parfois j'y restais quatre mois, et, de là, je me dirigeais vers Fort Chimo. Alors j'arrivais là-bas et m'en allais par là et passais par   TEPESHENEUK. TEPESHENEUK, tu comprends? ça s'appelle UTSHEMASS. UTSHEMASS que ça s'appelle dans ce coin-là, et je me dirigeais vers Fort Chimo. Et puis je me dirigeais vers TSHEKUEN, je marchais. Il n'y avait pas de voiture, j'avais des raquettes. A d'autres moments, je prenais le canot, j'avironnais et je pouvais descendre jusqu'à Sept-Iles. Et c'est là que je pouvais revoir mon père. Et je suis remonté dans le bois après la mort de mon père, je suis monté avec ma mère, elle ne pouvait pas marcher. C'est peut-être de ma mère que tu tiens. C'était l'hiver, elle était sur le traîneau et je tirais, je n'ai pas arrêté de tirer de tout le voyage.
C'est à ce moment qu'elle est morte. Elle était encore vivante quand je me suis blessé dans le bois, j'étais seul dans le bois, moi, le fusil m'a atteint accidentellement au bras. Cassé. Fusil. J'étais tout seul dans le bois. Oui, j'étais seul dans le bois.

Arthur Lamothe
Et est-ce qu'il a raconté comment il se l'est soigné sa blessure dans le bois?

Philomène Grégoire
Est-ce que tu vas me dire comment tu t'es soigné?

Antoine Grégoire
Oui.

Arthur Lamothe
Avec quoi il l'a guérie?

Philomène Grégoire
Avec quoi? 

Antoine Grégoire
Je suis tombé, c'est ainsi, comme ça, j'étais debout comme ça. Mon bras était comme ça. J'étais debout comme ça. C'était comme ça, la chair pendait, le sang coulait, je n'étais pas tombé, je ne suis pas tombé à terre. Pareil comme ça.

Arthur Lamothe
Est-ce que vous avez un frère qui reste à Schefferville?

Philomène Grégoire
Non!

Arthur Lamothe
Non?

Philomène Grégoire
Tous mes frères sont ici!

Arthur Lamothe
C'est parce que j'en ai rencontré un à Schefferville. Un soir à l'hôtel il m'a raconté ça.

Philomène Grégoire
Ah bon!

Arthur Lamothe
Vous avez dit ... il était peut-être de passage. Est-ce que c'est possible, ou son... ou un oncle à lui peut-être, ou un neveu. Mais il m'a raconté l'affaire, comme ça, il m'a raconté.

Philomène Grégoire
Ça serait pas John Grégoire?

Arthur Lamothe
Peut-être, oui.

Philomène Grégoire
C'est...

Antoine Grégoire
Oui j'étais avec lui quand j'ai eu l'accident du fusil.

Philomène Grégoire
Lui, il l'a adopté.

Arthur Lamothe
Ah, ah!

Antoine Grégoire
Je voulais commencer à parler de la manière dont je m'étais soigné.

Philomène Grégoire
Justement.

Antoine Grégoire
Lui, il était tombé sur la neige, je l'appellais: "J'ai eu un accident de fusil." Il était tombé sur la neige, il était tombé comme ça. Alors, moi je suis allé vers lui, je l'ai relevé, mon bras était comme ça, je l'avais déjà attaché avec mon grand foulard, je l'ai mis comme ça et je l'ai attaché comme ça. Alors je suis allé dans l'eau, il y a une rivière là. J'étais dans l'eau jusque là. Il va le comprendre n'est-ce pas? C'est ça, quand j'ai eu mon accident de fusil.

Arthur Lamothe
Coup de fusil, il s'est soigné le bras tout seul. Ah bon!

Antoine Grégoire
Et UATNAKEN, l'épinette rouge, on en prend un morceau de cette grosseur-là, on le coupe en petits morceaux. On le fait bouillir dans une chaudière, après, on enlève l'écorce, et on tape dessus, on l'écrase et ça ressemble à du gruau. Ça ressemble à ça. Tu sais le gruau des enfants. J'ai fait une couche pas épaisse, mince comme ça. Et je l'ai appliqué là. Et alors j'ai fixé un bout de bois de cette longueur. Je l'ai bien attaché. Et alors je l'ai remonté un peu, juste assez pour que les bouts d'os se rejoignent. Il manquait un bout d'os. Les deux bouts se sont ressoudés. Et maintenant il va bien mon bras. Il est mieux que celui-là. J'ai été quarante-deux jours sans voir le médecin. Je ne l'ai vu qu'au moment de mon arrivée, seulement une fois rendu ici, alors, je suis allé le voir. Je suis resté six mois à l'hôpital.

Arthur Lamothe
Est-ce que...

Antoine Grégoire
J'ai eu deux opérations. Ils l'ont opéré deux fois. Après qu'ils m'aient soigné, je suis retourné là où je chassais. Et je n'ai rien perdu de ce que je savais faire avant l'accident. Et quand on tuait l'animal, moi aussi j'en tuais, mais pas tellement, mais j'en ai vu quelques fois. J'ai vu un Indien en tuer. Quand on tirait sur les.caribous, et qu'ils ne se sauvaient pas, on pouvait en tuer. Parfois, quand on tirait, il se sauvait, le caribou, alors on n'en tuait plus. Ça arrivait à plusieurs Indiens. Moi, par exemple, si je marchais sur un chemin et que le caribou passait sur ce même chemin, il "embarquerait" sur les traces de mes raquettes, mais je n'ai pas tué de caribou. Comment aurais-je pu en tuer? J'étais seul partout où j'allais. Et quand j'en tuais, je devais le laisser sur place, je ne pouvais en prendre qu'un petit peu. Ça m'est arrivé de presque mourir de faim, alors j'ai rencontré des Indiens de Fort Chimo à l'endroit où ils pêchaient du poisson. Il y avait beaucoup de monde, il y avait trop de gens. Pour pouvoir tuer du poisson, il aurait fallu aller plus loin. Parce qu'à force de pêcher à la même place, on tue le poisson, il n'en reste plus, c'est comme si on les tuait tous. Il doit en rester,  mais on dirait qu'ils se cachent, parce que le poisson lui aussi doit sentir qu'il diminue en trop grand nombre. C'est mon impression, je n'en suis pas sûr. C'est ainsi. Les martres, la martre c'était le seul argent avec la loutre, le castor et le vison. Il y en avait qui pouvaient tuer dix visons, il y en avait qui tuaient vingt visons. Il y avait plusieurs chasseurs, il pouvait y avoir deux cents familles, deux cents qui avaient une femme. Et ... des martres, il y en avait qui en tuaient trente, il y en avait qui en tuaient quarante, ou cinquante. Mais il y en avait qui n'en tuaient pas du tout, pas du tout, et ils ne tuaient pas d'autres animaux à fourrure. Parfois il y en avait qui revenaient avec une seule peau de vison. Ça ne valait pas très cher. Il arrivait que plusieurs d'entres eux ne revenaient qu'avec deux, trois ou quatre peaux. Il y en avait qui faisaient plus d'argent. Il y en avait qui n'avaient pas pitié de leurs semblables. Mais par contre, il y en avait d'autres qui aidaient ceux qui n'avaient rien. C'est tout ce que je sais en ce qui concerne la vie dans la forêt et que je peux vous raconter. Il y en a encore à dire mais moi, je ne me rappelle plus assez bien. J'ai oublié. Ça fait déjà vingt ans que je ne suis pas allé aux grandes chasses. Eux, mes enfants ... Nous, dans notre famille, nous n'avons pas été à l'école, nous, ici. Tout le monde partait dans la forêt, tous les enfants et ils aimaient tous ça. Et depuis que les enfants vont à l'école, aucun parmi eux ne connaît la vie dans la forêt comme nous, nous la connaissions autrefois. Les jeunes hommes ne connaissent rien de la vie dans la forêt. S'ils marchaient la durée d'une journée, peut-être qu'ils s'égareraient s'ils marchaient une journée. Et nous, autrefois, quand on marchait dans la forêt, la nuit, quand il faisait très noir, si on se dirigeait vers une tente, on arrivait pas à côté, non. Et pourtant il faisait noir, et c'était comme ça. Quelques fois, il y avait du vent, on ne voyait rien, il y avait une poudrerie de neige, on ne voyait rien, mais on allait tout droit vers la tente, pas à côté. Aussi, je suis déjà allé là où il n'y a pas d'arbres, il n'y a pas d'arbres du tout à cet endroit. La neige était dure comme ça, on n'avait pas besoin de raquettes. Je laissais mes raquettes et je les attachais pour qu'elles ne partent pas au vent et je partais. Le vent était tombé mais on ne distinguait rien, on était loin, j'étais avec un Indien, un Indien de Fort Chimo. Alors, il me dit qu'il commençait à avoir froid, à cause du vent et il faisait très froid. Je lui demande: "Où va-t-on? On s'en retourne?" Il me répond: "Le vent s'est retourné". Il pensait que le vent venait de par là et que notre tente était là. Et il pensait que le vent se dirigeait par là, alors il en a conclu que je m'étais trompé de chemin. "Non. Laisse-moi faire" lui dis-je, et il me répète: "On s'est égaré." "Non", je lui dis, tu as froid n'est-ce pas?" et il me dit: "Oui". Alors je lui dis: "Laisse-moi faire, on rentre à la tente". Puis on a marché, pourtant il était déjà passé là souvent autrefois. Il se faisait vieux, pourtant il avait toujours chassé là autrefois. Mais il ne reconnaissait plus le chemin. Et moi c'était la première fois que j'y passais. Alors, je lui ai demandé s'il reconnaissait la place. On pouvait à peine distinguer. Il me dit: "Non". Et c'était comme ça. J'avais bien observé la place avant la tempête et j'avais pu la reconnaître. C'était bien notre chemin, celui qu'on avait pris pour s'en venir, et je l'ai retracé, j'ai pu retracé notre chemin. La neige s'était défaite un peu, elle était dure la neige. Je l'ai attendu et je lui ai demandé: "Reconnais-tu le chemin?". Il dit: "Non". Je lui demande: "Qu'est-ce que c'est ce chemin?", alors il m'a demandé où est notre tente? Je lui réponds: "Près d'ici". Il me dit: "Retournons à la tente". Il y avait un enfant à l'intérieur, un petit garçon. La tente s'était défaite, il tenait la toile de la tente et il pleurait, il avait froid. L'enfant serait mort si j'avais écouté le vieux quand il m'a dit: "On va s'entourer de neige pour se protéger durant la nuit". L'enfant aurait gelé seul dans la tente si je l'avais écouté, mais je ne m'étais pas égaré. Ce sont les deux fois où j'ai connu une situation vraiment difficile, avec la fois de l'accident de fusil. Aujourd'hui, les enfants ne peuvent pas connaître ça, eux, ceux qui étudient. Tous les enfants vont à l'école, tous. Prenez celle-là, bientôt elle ira à l'école. Viens t'asseoir ici, viens t'asseoir...

Arthur Lamothe
Il peut la garder. Vous pouvez la garder!

Antoine Grégoire
J'avais quatre enfants, qui allaient tous à l'école. Deux d'entre eux ont terminé leurs études, il y en a un à Québec, un garçon, c'est le plus jeune et elle, ma fille, elle a complètement terminé, en plus elle peut parler l'anglais. Elle a étudié l'anglais pendant un an, ou peut-être plus pour pouvoir parler l'anglais. Et l'autre aussi commence à prendre des cours d'anglais.

Arthur Lamothe
Ah oui! C'est ce que c'est... La tenir vers vous pour que...

Philomène Grégoire
Pardon?

Arthur Lamothe
Elle va tomber!

Philomène Grégoire
C'est parce que c'est son ventre!

Arthur Lamothe
Ah! C'est son ventre!

Philomène Grégoire
Il reste avec elle tout de même!

Dates de tournage: 18 octobre 1973

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